Éric Blanco et Claudie Lenzi : hommage à Jean-Jacques Viton

Jean-Jacques Viton, du sémaphore au patchinkoVu par Zibeline

Éric Blanco et Claudie Lenzi : hommage à Jean-Jacques Viton - Zibeline

24 mai 1933 – 14 mars 2021

À la fin du siècle dernier, une carte postale CipM annonçait régulièrement la revue Nouvelle B.S. avec une illustration récurrente : le dessin d’un voyageur élégant marchant d’un pas ferme vers un train de la gare Saint-Charles. L’homme portait une valise d’une main et dans l’autre un stylo-plume surdimensionné, sanglé comme un sac de voyage. Ce voyageur équipé pour écrire, ou cet auteur prêt à partir, ressemblait à Jean-Jacques Viton, co-fondateur et co-animateur avec Liliane Giraudon de La Nouvelle B.S., revue parlée et vidéo-filmée.

Les éditions P.O.L. ont publié plus d’une quinzaine de titres de Jean-Jacques Viton, par exemple Patchinko, en référence au flipper japonais, gravitaire, irrémédiable et chaotique. Dans un autre ouvrage, le sommaire de selected sueurs résonne aussi comme un constat incisif : I Le présent est un endroit dangereux […] III Il se prépare quelque chose j’ignore quoi. L’auteur restait curieux d’expériences éditoriales, comme par exemple le roman-photo, ou plutôt le photo-poème.

« Deux conditions d’intendances sont nécessaires à un poète, d’une manière générale, s’il ne possède pas une fortune personnelle, d’abord gagner sa vie pour travailler, c’est-à-dire trouver un emploi rémunéré qui lui permettra d’écrire en menant une vie double vraiment, puis rencontrer un éditeur grâce auquel pourraient paraître ses livres. » écrivait-il. Outre son métier alimentaire et son travail d’auteur, Jean-Jacques Viton s’associait avec d’autres auteurs (Liliane Giraudon, Henri Deluy ou Jean-Charles Depaule) pour concevoir et cofabriquer plusieurs revues (Banana Split, la Nouvelle B.S., If, Action Poétique), afin de traduire ou rassembler des poètes et traducteurs lors d’ateliers (Comptoirs de la Nouvelle BS). Ces co-animations éditoriales, efficaces et légères, fonctionnaient par affinités durables. L’auteur fut ainsi co-organisateur des Rencontres Internationales de Poésies Contemporaines (Cogolin, 1984, 1985, 1986).

Solidaire plutôt que solitaire, Jean-Jacques Viton présentait l’équipe d’une revue de création comme une complicité d’auteurs où chacun ramène « ses réseaux respectifs qui s’entrecroisent ». « Une revue dans laquelle nous ne publions pas. (…) Lorsqu’on publie une revue c’est pour ouvrir la revue aux autres et pas à soi-même. » Au verso d’un poème traduit de Jacques Spicer ou Charles Resnikoff apparaissait parfois une réclame pour l’anisette. « Faire une revue, c’est faire des signes. Ça a un côté sémaphore. Faire un sommaire, c’est envoyer dans toutes les directions des choses qui ont un sens lorsqu’on les programme. (…) If, c’est le bois dont on faisait les arcs, c’est le bois dont on faisait les badines, pour corriger les mauvais élèves, c’est le conditionnel anglais, et évidemment aussi c’est le nom du château dans lequel se trouvaient les prisonniers qui eux-mêmes écrivaient sur les murs. »

Auteur exigeant, il comparait le métier d’éditeur « à Livingstone traversant la savane à la recherche des sources du Nil ». L’auteur interviewé disait cela en roulant une cigarette. Son insatiable curiosité lui fit découvrir l’œuvre de Jean Perdrizet égarée dans un labo du CNRS. Jean-Jacques Viton pratiquait l’humour cinglant, l’élégance et l’humilité, ainsi qu’une conscience politique aiguë et incorruptible. Ses livres en gardent trace, on les trouve en librairie, à la bibliothèque de l’Alcazar ou au CipM :

« maintenant en relisant ce que je viens d’écrire
je me répète que le récit fait le rêve et qu’écrire
se place entre voler et recevoir. »

ÉRIC BLANCO
Mars 2021

Photographie : Hommage à Jean-Jacques Viton par Claudie Lenzi © Claudie Lenzi