Rencontre avec Alice Kaplan, historienne de la Littérature dont le premier roman, Maison Atlas, paraît au Bruit du Monde

« Je suis imbue de littérature française »Vu par Zibeline

Rencontre avec Alice Kaplan, historienne de la Littérature dont le premier roman, Maison Atlas, paraît au Bruit du Monde - Zibeline

Zibeline : On retrouve dans Maison Atlas une part importante de l’Histoire française, celle qui la lie à l’Algérie. Est-ce un pan qui vous intéresse tout particulièrement ?

Alice Kaplan : Bien sûr ! Même si je ne suis ni algérienne ni française. Depuis 1962, on ne fait que raconter le conflit entre la France et l’Algérie. Un chauffeur de taxi algérien m’a même demandé une fois : « Alors, comment les français se débrouillent, maintenant qu’ils sont indépendants de nous ? ». J’ai beaucoup ri. Je voulais casser ce cliché, m’éloigner de ce conflit qui dure entre la France et l’Algérie. Repenser ce couple autrement m’a semblé intéressant : substituer l’Amérique à la France, et faire de mon personnage algérien un des derniers juifs d’Algérie. Me déplacer vers les années de plomb pour évoquer une autre Histoire.

Vous aviez déjà évoqué l’Algérie à travers la figure d’Albert Camus, auquel vous avez consacré un essai…

Oui, et plus précisément à L’Étranger. L’idée était de suivre Albert Camus, de voir où il avait travaillé sur ce roman. Chemin faisant, je suis tombée amoureuse d’Alger. On le croise d’ailleurs dans Maison Atlas, le personnage de Becca passe devant chez lui ! Mais il n’intéresse pas du tout Becca, qui est venue pour une tout autre affaire. Ce que j’admire le plus dans Camus, dans son style, c’est sa retenue. On ressent une grande émotion parce qu’il ne se jette pas dedans. Il l’a dit, dans un journal : « dire moins pour dire plus ». Pour la notion de perte, j’aime également beaucoup Modiano. Il y a un lien entre ces deux penchants-là. Je suis imbue de littérature française. Je pense avoir écrit un roman français, ou même un roman algérien. Mais pas du tout un roman américain !

La question de la judaïté est au centre de votre récit.

En effet ! J’ai constaté qu’il y avait des traces d’une vie juive partout à Alger, des synagogues devenues mosquées… J’ai commencé à poser des questions, notamment à mon éditrice algérienne, Selma Hellal. Elle m’a répondu : « Cela se voit en vous lisant que vous rêvez d’écrire un roman. Plongez, n’hésitez plus. J’ai même un sujet pour vous : je connais la dernière famille juive d’Alger ! » Il s’agissait d’une famille de commerçants dont les enfants ont décidé de rester malgré l’assassinat de leur père dans les années 1990. Le moment le plus excitant des quatre à cinq années dédiées à ce moment a été quand l’un des fils m’a amenée à la Casbah pour montrer le bureau qu’avait tenu son grand-père jusqu’à la Bataille d’Alger. Ils m’ont donné la clef de ce bureau : je m’y suis installée, couverte de poussière, pour trier les papiers et m’en imprégner. J’avais terminé le roman mais quelque chose y manquait : c’était la profondeur de champ avec l’histoire du grand-père. Au lieu de faire une saga, j’ai ajouté les parties en italique qui sont très travaillées, mais qui ne sont pas narrées de la même façon que les parties fictives.

Vos personnages sont très riches. Comment les avez-vous développés ? Avez-vous envie de les accompagner plus loin dans leur parcours ?

J’ai voulu comparer deux topographies : le Midwest des États-Unis, tout plat avec ses grands lacs… Et puis cette ville d’Alger tout en montagnes russes, où la Mer fait de temps en temps une apparition. Chaque personnage a envie du paysage de l’autre. Daniel a envie de quitter son pays : il a une vision idéalisée de la vie américaine, où être juif serait facile. Et Emily fantasme sur le fait de vivre à Alger avec lui. Becca est elle aussi complètement américaine, mais elle veut également connaître ses origines. Ces personnages comptent beaucoup pour moi : ils ont tout simplement été mes meilleurs amis pendant le confinement… Et ils existent encore hors du récit. Toutes les parties en italique, je les ai imaginées comme rédigées par Becca, qui serait devenue historienne de l’Algérie. Comme sa vie l’y destine !

Votre français est excellent. Avez-vous pensé à écrire directement dans cette langue ?

J’ai signé un tract chez Gallimard, Turbulence USA. C’est une sorte de journal politique qui va de 2016 à 2020. Ça, je peux le faire, tout en étant relue -même si je suis également relue en anglais. Mais quand je vois la qualité de la traduction de Patrick Hersant, je me dis que je ne pourrai jamais en arriver là ! Je travaille directement avec lui. Pendant une semaine, nous lisons le roman à haute voix. Chaque fois que cela ne sonnait pas comme je me l’imaginais, on le réécrivait ensemble.

Vous avez donc participé à la traduction ! Milan Kundera avait commencé ainsi, avant d’écrire lui-même en français.

Oui bien sûr, toujours. Dans le processus de l’édition, j’ai même écrit de nouvelles scènes. J’ai rajouté des phrases… Mais je ne me fais pas d’illusions. Les textes de Kundera en français sont bons, mais il est meilleur dans sa propre langue, il me semble ! Le processus de la traduction me passionne. Certaines phrases me semblent intraduisibles, celle-ci notamment : « She was stalking a boy on Facebook ». Nous avons fini par dire complètement autre chose !

Le rôle de traductrice ne vous est pas étranger : vous avez traduit vous-même des ouvrages de Roger Grenier vers l’anglais.

Tout à fait, j’ai même fondé la Yale Translation Initiation : nous y réunissons toutes les énergies du campus dans ce domaine. C’est une discipline passionnante. C’est par Roger Grenier que j’ai fait la connaissance de Marie-Pierre Gracedieu (co-fondatrice du Bruit du Monde, ndlr). L’aventure du Bruit du Monde, tournée vers la Méditerranée, m’a tout de suite semblé formidable. Je suis très heureuse d’être la première éditée chez eux : d’ouvrir le bal, en somme !

La casquette de romancière est cependant pour vous une nouveauté. Comment passe-t-on de l’Histoire de la Littérature à la rédaction d’un roman ?

Depuis vingt ans, j’assiste à un atelier d’écriture avec des romanciers en Caroline du Nord. Ils m’ont admis par gentillesse en sachant que je faisais de la non-fiction. Toutes les semaines, quelqu’un lisait à haute voix pour recueillir les commentaires des autres. J’ai appris l’importance des images. Dans ma non-fiction, il y a beaucoup de narration. Mes essais n’ont jamais été scientifiques. Si vous lisez mes livres sur le procès Brasillach, par exemple, même mes histoires sur Jackie Kennedy, Angela Davis… Ce sont des récits, des histoires, avec ce qu’on appelle en anglais des « narrative arc ». J’ai toujours eu envie de passer en roman et Selma Hellal m’a donné le courage, enfin, de m’y mettre ! Il m’a fallu apprendre à écrire de nouveau. Même si le genre du roman ne m’est pas étranger : j’enseigne le roman moderne français à mes étudiants, de Stendhal à Duras, en passant par Camus et Céline, de façon beaucoup plus critiques. J’ai beaucoup réfléchi à toutes ces questions techniques, à celle des voix narratives notamment…

N’est-ce pas un peu paralysant ?

Edmund White disait : « Il faut être un peu bête pour écrire un roman ». Il a bien raison ! Il ne faut pas essayer d’être plus intelligent que son roman. Je suis une fille du Midwest : on est comme ça, on n’a pas peur d’être bêtes (rires) ! J’ai toujours été en rébellion contre mes professeurs trop théoriciens. La question qui m’a toujours passionnée, en bonne historienne, est celle de la mémoire. Et c’est aussi une des plus grandes questions du roman.

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Janvier 2022

Photo : Alice Kaplan devant la stèle dédiée à Albert Camus, à Tipasa en Algérie © Laura Marris