Entretien avec Paul Rondin, directeur délégué du Festival d'Avignon

« J’aimerais bien que la culture redevienne un basique »

Entretien avec Paul Rondin, directeur délégué du Festival d'Avignon - Zibeline

Les incertitudes liées au contexte sanitaire n’empêchent pas le Festival d’Avignon de se projeter sur une édition complète et ambitieuse en juillet. Entretien avec Paul Rondin, son directeur délégué.

Zibeline : Comment la structure Festival d’Avignon vit-elle la période ?

Paul Rondin : Comme une institution du service public de la culture même si elle ne l’est pas statutairement. C’est-à-dire comme une institution qui est un agrégateur de moyens et surtout un redistributeur et qui permet, dans une crise aussi violente et incompréhensible au sens premier du terme, d’apporter un secours et un espoir à la fois aux équipes artistiques et aux spectateurs. C’est un peu prétentieux de le dire mais dans la réalité des faits, c’est ce qui s’est passé. Il a fallu sauver, autant que nous pouvions le faire à notre endroit, une partie des acteurs de la filière du spectacle vivant mais aussi promettre et garder le lien avec le spectateur, pour lui dire qu’on était au travail pour les retrouvailles. Beaucoup d’artistes se sont remis au travail mais rien ne sort. Ces espèces de grossesse qui ne donnent pas d’enfant commencent à être assez troublantes pour eux et les équipes qui les accompagnent. On a largement dépassé le terme. On essaie de les aider et les rassurer comme on peut mais je dois bien dire que, dans ce cas précis, c’est le virus qui tient le calendrier. On ne peut pas promettre autre chose que ce que le gouvernement et les autorités sanitaires peuvent promettre, ou pas d’ailleurs.

N’est pas difficile moralement pour votre équipe ?

Ce qui nous a sauvés, d’une certaine manière, c’est d’avoir pu faire la Semaine d’art au mois d’octobre. On s’est tous retrouvés, spectateurs, artistes, équipes, et ça nous a fait un bien fou. Cela signifiait que notre dernier rendez-vous n’était pas en juillet 2019. Notre chance est qu’à la différence de nos collègues on n’a pas à rester devant la porte fermée de notre théâtre tous les soirs. Désormais notre projection est en juillet. On construit un pont au-dessus de cette crise qui, contrairement au pont d’Avignon, n’est pas interrompu. Une fois que je vous ai dit ça, je ne vous cache pas que le moral n’est quand-même pas hyper haut. La motivation permanente, individuelle et collective, est difficile. Cependant nous sommes complètement au travail et investis.

Dans quelles différentes hypothèses préparez-vous la prochaine édition du festival ?

On prépare un festival complet : ambitieux, généreux, hospitalier, international, qui va se déployer dans à peu près le même nombre de lieux que les précédentes éditions et avec le même nombre de spectacles. C’est pour partir du plus haut, de manière à adapter si nécessaire. Si, par exemple, un spectacle ne peut pas voir le jour parce que des artistes étrangers sont empêchés de venir, il faut prévoir son remplacement. La deuxième hypothèse, c’est une réduction de jauge, de 40 à 50%. Dans ce cas-là, on est dans une relation à la billetterie compliquée puisque cela représente une perte d’1 à 1,2 million d’euros de recette. Ce qui pose une difficulté budgétaire sur laquelle on a alerté nos partenaires financiers depuis longtemps. C’est une responsabilité collective. Ce scénario ne serait pas concluant du point de vue de l’accueil des spectateurs, puisqu’en temps normal on ne peut déjà pas répondre à la demande. On passerait de 120 000 à 60 000 billets environ mais cela ferait un festival et permettrait à la ville d’entrer en festival. Il y a une troisième solution qui n’est pas satisfaisante, notamment pour nos camarades des Off qui programment majoritairement en intérieur. Ce serait de ne pouvoir jouer qu’en plein air et les deux-tiers de notre offre de sièges sont en plein air. Ça limiterait le nombre de spectacles mais on aurait quand même une offre de places importante. Ce qui est certain, c’est que maintenant qu’on a apprivoisé cette crise sanitaire, on sera capable, contrairement à juillet 2020, de déployer quelque chose en juillet 2021. Ce quelque chose étant à paramétrer au fur et à mesure, d’ici le mois de juin. On ne peut pas déroger à cette responsabilité et décider aujourd’hui que ce serait trop risqué. Et je pense que c’est ce que le monde culturel doit faire globalement.

Dans quel état d’esprit sont vos partenaires financiers ?

Je vois la maturité politique, à tous les étages, de la Ville à l’État. On est vraiment dans des discussions sérieuses. Ce n’est pas un poker menteur. Il y a un travail politique collectif intéressant et nouveau dans le fonctionnement comme dans la mobilisation générale pour un intérêt général. C’est aussi assez nouveau que la conscience soit à ce point-là partagée. Si cela pouvait rester comme ça pour les années à venir, ce serait formidable.

Vous êtes parmi les signataires, avec Olivier Py, du manifeste pour la réouverture des lieux culturels et patrimoniaux, initié par la maire d’Avignon Cécile Helle. Ce texte appelle à innover et réinventer la culture. Est-ce vraiment ce dont la culture a besoin ?

Plus qu’à l’endroit de la réinvention ou de l’innovation, je pense que la culture a l’obligation d’être, dans les semaines et mois qui viennent, dans la réaffirmation. On doit réaffirmer l’importance de la culture dans la construction d’une société et du projet républicain, français en tous cas. Je crois intimement que la culture, c’est d’abord une gestion désintéressée de la chose. Elle ne doit pas être rentable mais prise en compte au même titre que l’éducation, la santé, la recherche. Ce n’est pas un accessoire ni un divertissement ni quelque chose en plus. Elle est indispensable à tout le monde, dans l’idée que se fait normalement tout républicain d’une société qui est critique, met de la distance, partage les émotions et donc confronte ses ressentis. Ce ne sont pas des détails et finalement on s’est laissé un petit peu « accessoirisé ». J’aimerais bien que la culture redevienne un basique.

Comprenez-vous le maintien de la fermeture des lieux culturels ?

Ce que nous disons et assumons avec Olivier Py, c’est : comment peut-on considérer que, malgré le virus et le danger, la spiritualité soit acceptable, que le consumérisme qui serait une forme de droit soit acceptable et qu’en revanche, aller voir une sculpture, un tableau, un film, une chorégraphie ou une pièce de théâtre ne serait pas essentiel au citoyen ? Pourquoi et comment a-t-on enlevé au citoyen, qui peut être à la fois consommateur et croyant, le droit d’être un citoyen culturel ? Si on avait maintenu fermés les lieux de culte et les centres commerciaux, je comprendrais tout à fait que les établissements culturels le soient aussi. Mais ce n’est pas le cas. Qu’est-ce qui peut légitimer -et d’ailleurs personne n’a répondu réellement et sérieusement à la question- qu’un gouvernement refuse ce droit au citoyen ? Je reste avec un gros point d’interrogation sur ce non-dit qui n’est pas un impensé, ou alors c’est vraiment encore plus grave que ce qu’on peut imaginer sur l’absence de compréhension de ce qu’est le phénomène culturel dans une société démocratique.

Propos recueillis par LUDOVIC TOMAS
Février 2021

Photo : Paul Rondin © Christophe Raynaud de Lage-Festival d’Avignon

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