Les directeur.ice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : le Théâtre Durance à Château-Arnoux-Saint-Auban

Inverser la tendance

Les directeur.ice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : le Théâtre Durance à Château-Arnoux-Saint-Auban - Zibeline

Le Théâtre Durance a annulé toute sa fin de saison mais maintient une activité passionnée. « Le vide hurle son silence » explique Elodie Presles, directrice de ce lieu qui défend la création depuis Château-Arnoux-Saint-Auban.

Zibeline : À quoi ressemble le Théâtre Durance sans son public ?

Elodie Presles : J’aurais envie de dire que nous ne sommes pas du tout en arrêt. Comme on est du genre à bien construire les choses donc aussi à bien les déconstruire, cela prend du temps ! D’abord parce que l’on veut garder la qualité de nos relations avec les artistes, les spectateurs, et nos partenaires, puis parce que j’ai pris la décision d’annuler tous les spectacles jusqu’à la fin de la saison, au théâtre en tout cas, et d’inverser la tendance en fait : plutôt que d’attendre et de gérer à la petite semaine, avoir une autorisation d’ouverture qu’on ne voit pas arriver à l’horizon, c’est plutôt affirmer : « Je reprends la main sur le calendrier et notre temporalité et nous gérons le rythme d’annulation avec les artistes, les reports etc. ». Ce qui a permis justement de pouvoir prendre le temps de mettre en place de nouveaux projets comme les résidences, et ce dès le mois de juin dernier. D’autre part, tout le monde du spectacle vivant est très fragilisé, peut-être plus encore que dans d’autres secteurs. Nous pensons aussi nos relations avec les établissements scolaires car on a encore un peu la possibilité de rentrer dans les écoles, du coup il s’agit de programmer des spectacles ad hoc et de maintenir les ateliers. J’y tiens beaucoup car ils maintiennent le lien entre les enfants, les adolescents et les artistes. D’ailleurs, les retours que l’on a des élèves, des professeurs et des responsables des établissements sont si enthousiastes qu’ils sont hors de proportion par rapport à ce qu’on leur propose. Malheureusement cela demande du temps et de l’anticipation alors que nous retournons déjà dans les rythmes de la préparation de la saison prochaine. Il y a une accumulation de strates de projets différents et avec une équipe de dix personnes sur-sollicitée en ce moment !

Une effervescence positive !

Oui, malgré tout ! Il faut noter que l’accueil des artistes en résidence est très important. Globalement, un autre dialogue s’instaure avec les compagnies, je le dis en tant que directrice mais je sais que des artistes le disent aussi. Par exemple Thierry Balasse m’a dit qu’il « n’imaginai[t] pas avoir cette discussion avec des directeurs avant ». On prend vraiment conscience que l’on est dans une interdépendance très forte. On se pose beaucoup la question sur la manière dont les artistes traversent ce moment, mais eux aussi pensent à comment les lieux le vivent, et je pense que c’est nouveau.

Une maturation nouvelle des projets ?

Il s’est passé quelque chose d’assez étonnant : notre convention se termine en 2021 et donc nous avons travaillé fin 2020 sur la réécriture du projet 2022-2025. Se projeter si loin sur un cycle de développement en étant comme aujourd’hui à l’arrêt est vraiment troublant. Il y a une sorte de dichotomie temporelle, mais je pense que cette projection nous aide à traverser aussi ce moment difficile.

Plus près, on espère beaucoup des spectacles en extérieur au printemps. Les Échappées bien évidemment, et nous sommes en train de réfléchir à augmenter le format des Escapades sur trois, voire quatre et pourquoi pas une dizaine de jours avec de petites programmations dans les villages avant. Par contre je me projette sur une saison 2021-2022 à peu près normale et particulièrement dense.

Pour compenser ?

Oui, il y a pas mal de créations que l’on a accompagnées et qu’on veut présenter, des reports. Il faut préciser la raison de l’annulation jusqu’à fin avril : d’abord parce que l’on n’est pas sûrs de rouvrir, ensuite si on maintient un couvre-feu, pour nous 18 heures ça n’a aucun sens, enfin et surtout, une saison, c’est une écriture globale qui s’est écrite autour d’une trentaine de spectacles, à ce jour on a pu en jouer deux, donc rouvrir avec les trois ou quatre derniers n’a pas vraiment de sens non plus, étant donné que chacun trouve normalement sa place dans le flux de la saison. J’en ai discuté avec les élus locaux qui ont avalisé cette décision.

De ces longs mois d’empêchement et de réflexion, est ressortie la priorité de défendre ardemment ce temps de représentation entre des spectateurs et une œuvre dans cette salle, d’autant plus que nous sommes au théâtre Durance en milieu rural où il n’y a que cet établissement qui défende la création contemporaine. Il y a quelque chose de très rassurant et réconfortant dans ce rituel de la représentation, de le vivre ensemble.

L’absence renforce le lien. On a été assez sobres dans notre communication. On a été présents là où l’on doit être, c’est à dire l’accueil des artistes, les ateliers avec les écoles, mais on s’est refusé aux captations et enregistrements, selon moi c’est une perte de sens et j’assume le fait que le vide hurle son silence. Je préfère cela que chercher à le combler même si c’est douloureux.

Propos recueillis par MARYVONNE COLOMBANI
Février 2021

theatredurance.fr

photographie : Elodie Presles © TD

Théâtre Durance
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