Scénario digne de Machiavel pour la gouvernance de la métropole Aix-Marseille-Provence

Intrigues et trahisons en métropole

Scénario digne de Machiavel pour la gouvernance de la métropole Aix-Marseille-Provence - Zibeline

« La politique est partout, mais la politique n’est pas tout. » Toujours théâtral, Jean-Claude Gaudin, le maire de Marseille, lançait ces mots lors de sa déclaration de candidature à la présidence de la métropole Aix-Marseille-Provence (AMP). Le 17 mars, au Palais du Pharo à Marseille, les 240 conseillers d’AMP rejouaient le film du 9 novembre dernier. Jean-Claude Gaudin avait alors été élu président de la métropole dans des conditions rocambolesques, puis son élection était invalidée et la métropole suspendue (lire Métropole ou monopole et Métropole : Marseille marque un point).

La suite du feuilleton était programmée au Conseil Constitutionnel, qui remettait en piste AMP, rejetant les recours de ses opposants. La scène suivante, au Pharo, ne devait être qu’une formalité. Scénario écrit à l’avance, Gaudin sera élu et, par un savant jeu d’équilibre, les territoires et les forces politiques (à l’exception du Front national) se distribueront les vingt postes de vice-présidents.

Mais la politique est aussi un art de l’esbroufe et de la feinte. Manœuvres et coups bas sont souvent à l’affiche, et il est parfois difficile de savoir qui tire vraiment les ficelles. Surtout quand les fils sont à ce point emmêlés. Machiavel ou Shakespeare n’auraient sûrement pas renié ce qui s’est déroulé dans l’enceinte du Pharo. L’élection de Jean-Claude Gaudin était facilement acquise, comme prévu. Tout le reste relève de la stratégie politicienne, de jeux d’intrigues et de trahisons très élaborés.

Le PS divisé

Les socialistes des Bouches-du-Rhône ne présentaient pas de candidat à la présidence et appelaient même à voter Gaudin. Avant l’élection, le futur président expliquait que pour une saine gouvernance métropolitaine, il fallait dépasser les clivages gauche-droite, actant ainsi la présence d’élus PS dans l’exécutif. Jean-David Ciot, le chef du PS 13, misait avec assurance sur trois vice-présidents pour les siens. C’était sans compter sur ses « amis » du PS marseillais. Ni sur la volonté de la droite de casser l’accord entre Gaudin et le PS 13.

Le premier coup de canif venait donc de Samia Ghali, qui, au nom des socialistes marseillais, annonçait la candidature de Florence Masse à la présidence. Ni elle, ni Gaby Charroux (PC), ni Stéphane Ravier (FN), les autres rivaux, ne pesaient lourd face à Gaudin, qui emportait le fauteuil avec 152 voix. L’élection des vice-présidents approchait, mais quelques signes laissaient entrevoir qu’elle ne se déroulerait sans doute pas comme prévu.

Dénonçant une alliance contre-nature, Samia Ghali estimait que le PS 13 s’était fait « piéger » et que ces petits arrangements faisaient le jeu du FN. Le résultat de Ravier, avec une douzaine de voix de plus que son score théorique, le confirmait déjà. Quant à Maryse Joissains, la maire d’Aix, opposante farouche à la métropole, elle indiquait « être dedans pour construire et dehors pour continuer à contester. » Pour cette double stratégie, il faut une certaine influence sur les élus. C’est peut-être ce qui a été démontré par la suite.

Candidats surprises

Car lors de l’élection des vice-présidents, le scenario bien huilé s’est totalement enrayé. Les dix premiers candidats, tous de droite, à l’exception de Georges Rosso, maire PC du Rove, sont élus sans problème et surtout sans rival. C’est à partir du onzième que cela s’est corsé. Loïc Gachon, maire PS de Vitrolles, en vertu de l’accord passé avec Gaudin, n’imaginait pas devoir affronter un adversaire. Mais Martine Césari, maire de Saint-Estève-Janson, petite commune du Pays d’Aix, se présente. Elle est facilement élue, 105 voix contre 70. Dans les rangs du PS 13, on gronde. Dans ceux du PS marseillais, on ricane. Et du côté de la droite, on jubile. Même sanction pour Frédéric Vigouroux, maire PS de Miramas, battu de huit voix par le candidat surprise Michel Roux, premier adjoint de Salon.

L’accord de gouvernance partagée vient de voler en éclats, Jean-David Ciot demande une suspension de séance. Samia Ghali a beau jeu de parader, sur l’air de « je vous l’avais bien dit ». Elle parle d’une véritable humiliation pour le PS 13, et laisse clairement entendre que Jean-Claude Gaudin ne pouvait ignorer ce qui se tramait dans ses rangs.

Les socialistes des Bouches-du-Rhône, eux, sont abasourdis. Les voix des collègues marseillais leur ont certainement manqué, mais ils préfèrent accabler la droite qui n’a pas joué franc jeu. Selon Loïc Gachon, Gaudin lui aussi a été trahi, ou tout au moins il a été lâché par ses troupes, qui n’ont pas respecté ses consignes. Et il reconnaît qu’au PS, ce coup fourré n’avait pas été envisagé. Excès de naïveté ou de confiance, le résultat est le même. Le but était de participer à la construction de la métropole, le verdict est d’avoir contribué à faire élire largement Gaudin et d’avoir un peu plus divisé le PS local.

Influence à la marseillaise

Au final, les luttes de clans et de pouvoirs ont lourdement pesé sur ce premier acte de la métropole. Le bilan pour le Pays d’Aix (cinq vice-présidents) et l’Agglopole Salon-Berre-Durance (trois vice-présidents) laisse supposer une alliance entre les deux territoires. Dans le dos de Jean-Claude Gaudin ? Difficile d’imaginer qu’en vieux routier de la politique, tel qu’il se décrit lui-même, il ait découvert ces manigances au dernier moment. Mais dans ce coup de billard à plusieurs bandes, c’est aussi son leadership à droite qui est contesté. Son projet de gouvernance équilibrée est tombé à l’eau et il devra composer avec un exécutif bien plus opposé à la métropole que ce qu’il espérait.

Au PS 13, une fois la déception encaissée, on regrettait que les intérêts politiciens strictement marseillais aient parasité la naissance d’AMP. Car en fond de scène de la tragi-comédie qui s’est jouée au Pharo, apparaît la prochaine élection municipale. Qui sera désigné successeur de Gaudin d’un côté, et qui s’imposera comme candidat socialiste de l’autre côté ? De quoi donner des arguments à ceux qui redoutaient le poids de Marseille dans le fonctionnement d’AMP. La métropole est sur les rails et elle a un chauffeur. Mais il est impossible de connaître l’itinéraire qu’elle va suivre.

JAN-CYRIL SALEMI
Mars 2016

Photo : © Jan-Cyril Salemi