"La distinction entre île réelle et imaginaire n'est pas pertinente" Entretien avec Guillaume Monsaingeon

Îles à facettes

Guillaume Monsaingeon est co-commissaire, avec Jean-Marc Besse, de la nouvelle exposition Le temps de l’île au Mucem. Entretien.

Zibeline : Vous êtes philosophe, Jean-Marc Besse géographe, comment avez-vous travaillé ensemble ?

Guillaume Monsaingeon : Jean-Marc a lui aussi une formation de philosophie, avec une approche différente de la mienne, qui ne suis pas universitaire mais viens plutôt de l’art contemporain. Ce qui nous a rapprochés c’est l’amour de la cartographie, avec un regard un peu décalé. De notre point de vue, une carte dit toujours autre chose et plus que ce que l’on y a mis, même si elle est très contrôlée, que ce soit par le jeu des formes, les couleurs, la typographie… Parfois, c’est revendiqué : au catalogue de l’exposition figure ainsi une magnifique carte de Julien Bousac, qui a inversé terre et mer dans sa représentation du bassin méditerranéen, avec pour résultat une puissante réflexion sur cette zone de conflits et de migrations.

L’île est une réalité physique, mais aussi une métaphore, quel récit en fait votre exposition ?

En effet, la distinction entre île réelle et imaginaire n’est pas, pour nous, pertinente. Des fictions, telles que le livre de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, dont nous fêtons cette année le tricentenaire, ou L’île au trésor de Robert Louis Stevenson, sont devenues constitutives de notre rapport à l’insularité. Les îles ne sont pas d’une autre nature que les continents, mais elles nous permettent de mieux comprendre le monde. La crise environnementale s’y manifeste plus dangereusement et urgemment qu’ailleurs : la montée des eaux nous concerne tous, mais elles seront atteintes en premier.

Les enjeux de géopolitique se cristallisent en mer. Par le passé aussi : la France a effectué des essais nucléaires dans les années 60 en Polynésie. Était-ce important d’évoquer cela dans un musée d’État ?

Particulièrement important ! D’ailleurs, je tire mon chapeau au Mucem : cela n’a jamais soulevé la moindre objection. Avec des œuvres telles que celle de Davide Bertocchi, réalisée à partir d’images collectées sur Internet, on aborde cette histoire vénéneuse. Avant la décolonisation, les essais nucléaires étaient réalisés dans le désert, en Algérie ; par la suite sur les territoires insulaires, où les populations peu nombreuses pouvaient facilement être déportées.

Les expositions du Mucem se préparent longuement en amont. Comment avez-vous procédé ?

Au travers de séminaires, depuis plus de deux ans (à lire sur journalzibeline.fr), réunissant botanistes, géologues, spécialistes de géostratégie… Nous avons collaboré avec Aix-Marseille Université, qui gère la collection de zoologie Vasseur, un fonds très riche, ainsi qu’avec le département patrimonial de la Bibliothèque de l’Alcazar, dirigé par Sophie Astier. Elle nous prête une édition originale de L’Utopie de Thomas More, publiée en 1516 ! La fondation Camargo nous a également accueillis en résidence à Cassis. Notre objectif était d’ouvrir la problématique géographiquement, sans la limiter aux îles méditerranéennes, ainsi qu’à de multiples disciplines artistiques.

Le point de vue des artistes est important ?

Les artistes rendent plus complexe et intrigante la notion d’île, ils permettent d’aller plus loin, de la questionner mieux. Nous avons longuement travaillé, par exemple, avec une jeune vidéaste, Pauline Delwaulle.  Elle a réalisé 18 haïkus sous forme audiovisuelle, disséminés dans l’exposition, des variations sur les formes, les noms, la météo, l’exploitation des matières premières… Des diablotins peu bavards, magnifiques !

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Juillet 2019

Le temps de l’île
17 juillet au 11 novembre

À voir également cet été au Mucem :

Plan B
1er au 17 août
Séances de rattrapage
5 au 31 août

À lire :

Le temps de l’île
Catalogue de l’exposition
Dirigé par  Jean-Marc Besse et Guillaume Monsaingeon
Co-édition Mucem / éditions Parenthèses, 36 €

Mappa Insulae
Textes de Jean-Luc Arnaud, Jean-Marc Besse, Guillaume Monsaingeon, David Renaud, Gilles A. Tiberghien
Editions Parenthèses, 19 €

Illustration : Île de la Traverse -c- Julien Bousac


Mucem
Môle J4
13002 Marseille
04 84 35 13 13
mucem.org