Viendra un jour où Marseille pourrait manquer d’eau. Entretien avec Joël Guiot, du groupe d’experts sur le climat en PACA

« Il viendra donc un jour où Marseille pourrait manquer d’eau »

Viendra un jour où Marseille pourrait manquer d’eau. Entretien avec Joël Guiot, du groupe d’experts sur le climat en PACA - Zibeline

Zibeline mène régulièrement des ateliers d’éducation à la presse en milieu scolaire, autour notamment des Rencontres d’Averroès. Avec un groupe d’élèves de Terminale du Lycée Saint-Charles, le travail journalistique s’est porté sur la ville de Marseille, confrontée au changement climatique. « Étant donné que les questions environnementales deviennent des questions politiques et peuvent représenter des dangers pour les générations suivantes, nous nous sommes intéressés à l’avenir de la cité phocéenne, et avons donc posé des questions à un scientifique. » Entretien avec Joël Guiot, directeur de recherche au CNRS et co-président du groupe d’experts sur le climat en région Sud-PACA (GREC-Sud).


Pensez-vous que d’ici quelques années, Marseille sera impactée par la montée des eaux ?

Joël Guiot : Dans les prochaines années, Marseille ne sera pas impactée en continu, car il faut attendre plusieurs dizaines d’années pour que le niveau moyen monte suffisamment. Néanmoins, il y a des tempêtes et des élévations temporaires du niveau de la mer, qu’on appelle submersions marines, qui vont arriver de plus en plus souvent à cause de l’augmentation moyenne. Cette dernière est déjà de 18 cm au marégraphe de la Corniche depuis le début du XXe siècle. D’ici 10 ans, ça fera sans doute encore 5 cm de plus, avec des événements extrêmes plus fréquents. À la fin du XXIe siècle, la montée moyenne pourrait se situer entre 50 et 100 cm, et même peut-être plus. Je vous laisse imaginer l’état de la Camargue !

Est-ce que Marseille risque d’être gravement touchée par le réchauffement climatique ?

Marseille est une ville et subit ce qu’on appelle un îlot de chaleur urbain : la température y est toujours plus élevée de plusieurs degrés par rapport à la périphérie. C’est à cause du béton. Marseille manque de zones vertes au centre-ville, ce qui n’arrange pas les choses. Quand il y a une canicule, c’est un peu atténué tout près de la mer, mais un peu plus loin, c’est insupportable et c’est accentué par la pollution. Donc le premier problème est la santé. Il faut ajouter les allergies, certaines maladies transportées par les moustiques. Et d’autres problèmes bien décrits dans les cahiers du GREC-Sud.

Marseille pourrait-elle un jour faire face à une pénurie d’eau ?

La Provence n’a pas beaucoup de pluie. Marseille reçoit en fait son eau des Alpes via le Canal de Provence. Tant qu’il y a de l’eau dans les Alpes, il y en aura à Marseille. Malheureusement l’eau a tendance à diminuer aussi sur les Alpes à cause d’un enneigement moins important. Il viendra donc un jour où Marseille pourra manquer d’eau. Mais ce sera surtout grave pour l’agriculture qui est irriguée par ces mêmes canaux. Il est indispensable de réduire sa consommation (il y a beaucoup de gaspillage), de mettre en place des systèmes de réutilisation des eaux usées, de limiter les pertes dans les canalisations, etc…

Est-ce que Marseille, ville très polluée du fait notamment des bateaux de croisière, participe davantage au réchauffement climatique qu’une autre ville de sa taille ?

Les villes participent toutes plus que les campagnes au réchauffement, surtout par les voitures individuelles et le chauffage résidentiel. Les bateaux de croisière aussi, mais ils contribuent énormément à la pollution en soufre, particules, ozone, ce qui est nocif à divers niveaux, contrairement au CO2 qui lui n’est nocif que pour le climat. Il faut ajouter la zone industrielle de Fos qui pollue beaucoup le département mais aussi la ville de Marseille à cause des vents dominants du nord-ouest. Mais il faut bien distinguer gaz à effet de serre et pollution. On appelle pollution ce qui est directement nocif pour la santé. Les gaz à effet de serre et les polluants sont souvent émis par les mêmes sources (voitures, industries, bateaux, …) mais leurs effets sont distincts.

Quelles solutions envisageriez-vous en priorité pour lutter contre les conséquences du réchauffement climatique à Marseille ?

Dans les Bouches-du-Rhône, la priorité est de développer les transports collectifs et le vélo. On est très en retard. Il faut tout faire pour rendre l’accès au centre-ville difficile aux voitures, mais pour cela il faut un système de transports collectifs attractif : développé et peu cher. Cela dépend des pouvoirs publics, comme le développement des énergies renouvelables. La voiture électrique est une solution contre la pollution au centre-ville, mais elle n’est pas propre pour le climat : on déporte simplement les émissions ailleurs, lors par exemple de la fabrication des batteries. Elle émet quand même moins qu’une voiture thermique, mais elle va tout autant encombrer nos centres-villes si on laisse faire. Un autre point important est de diminuer le gaspillage d’énergie et de biens de consommations. C’est du ressort du citoyen. Une donnée absolument ahurissante : 25 % des biens alimentaires produits sont jetés, ce qui produit près de 8 % des émissions globales.

Nous lycéens, pouvons-nous jouer un rôle dans l’écologie afin de préserver Marseille ?

Oui, bien sûr. Quelques exemples : adopter un comportement sobre, arrêter l’engrenage de la société de consommation et du gaspillage, participer aux actions (non violentes) organisées par les jeunes pour le climat, qui poussent nos gouvernants à prendre les bonnes mesures.

Propos recueillis par Éloïse, Vera, Matteo et Giacomo, élèves de Terminale dans la classe de Xavier Gosset, enseignant l’histoire au Lycée Saint-Charles de Marseille, dans le cadre d’ateliers d’éducation à la presse menés par les journalistes de Zibeline Marc Voiry et Gaëlle Cloarec.
Janvier 2021

Illustrations : Cours Julien à Marseille, -c- Gaëlle Cloarec et Evolution de la température maximale de l’air au cours de l’été juin à août en région PACA, exemple de la moyenne estivale de température maximale quotidienne, source Drias, données Météo-France, CERFACS, IPSL / www.drias-climat.fr