Première Chronique du changement climatique : trois bergers sur le plateau d'Albion

« Il n’y a plus que deux saisons »

Première Chronique du changement climatique : trois bergers sur le plateau d'Albion - Zibeline

Les Chroniques du changement climatique, une nouvelle série d’articles à paraître dans le journal Zibeline à partir d’octobre.

Au moment où le chaos global s’accélère -dérèglement climatique, pollution exponentielle et chute de la biodiversité-, nous allons rencontrer des personnes affectées dans leur quotidien, pour rendre compte de leur vécu. Que vous soyez cantonnier, océanologue, paysan, randonneur, cheminote ou électricien, si vous voulez témoigner de votre expérience sur le terrain ou si vous connaissez des gens avec un tel un récit prêt à déborder, n’hésitez pas à contacter la rédaction de Zibeline à l’adresse journal.zibeline@gmail.com



Bergers sur le plateau d’Albion, ils observent le climat changer et s’inquiètent de ce que l’avenir réserve aux jeunes.

Le plateau d’Albion, dans les hauteurs au-dessus d’Apt, est le pays des lavandes et des piverts. À la mi-septembre, les sarriettes sont en fleurs, quelques abeilles butinent consciencieusement. La roche est calcaire, il n’est pas rare de voir une vipère s’y chauffer au soleil. Ailleurs, dans ces splendides paysages, des brebis paissent une herbe devenue sèche et rare.

Sources taries, herbe en berne

Alain et Agnès Pellissier sont éleveurs de moutons, sur la commune de Saint-Christol (Vaucluse). Jean-Claude Roux est à la retraite depuis 15 ans ; il exerçait le métier, comme son père avant lui, à Simiane-la-Rotonde (Alpes-de-Haute-Provence). Tous trois ont répondu à l’invitation de Zibeline et racontent les changements dont ils ont été témoins ces dernières années. L’été 2019 a été particulièrement éprouvant. Malheureusement, les prévisions climatiques annoncent pire encore : des canicules plus longues, des sécheresses sans répit deviendront la norme à mesure que l’on avancera dans le siècle.

Simiane-la-Rotonde est pourtant à 600 mètres d’altitude, Saint-Christol à plus de 800. Jean-Claude Roux se remémore les hivers de sa jeunesse, quand la neige tombait à quatre ou cinq reprises, avec des chutes de vingt à quarante centimètres d’épaisseur à chaque fois. « Il arrivait que certaines nuits le thermomètre descende à -12° C. Cette année : pas de neige. Progressivement, il en tombe moins, elle tient moins longtemps, et en conséquence, les sources diminuent. Dans mon village, si on n’avait pas l’eau de l’armée, on devrait partir. » Il fait référence aux grosses canalisations installées à partir des années 1970 pour alimenter la base aérienne de dissuasion nucléaire Apt-Saint-Christol, qui ont progressivement irrigué les communes avoisinantes.

« Il n’y a plus que deux saisons », déplore l’ancien berger, tandis que le couple acquiesce : printemps et automne ne s’installent plus, le temps passe sans transition réelle d’un été brûlant à un tiède hiver. Avec des épisodes violents, des orages de grêle, des arbres arrachés par les vents.

Alain Pellissier constate depuis quatre ou cinq ans que l’herbe nécessaire à ses bêtes ne se régénère pas. « Tout est brûlé, jaune, c’est une catastrophe. Dans les années 80, nous plantions du sainfoin, il était arrosé par les pluies et nous le fauchions à la fin de l’été. Là, il est mort. On va encore réduire le troupeau. » Les Pellissier, sous l’influence des techniciens de la Chambre d’agriculture du Vaucluse, avaient au pic de leur activité un cheptel de 1000 animaux. Ils ont adopté la race mérinos-romane, dont les brebis accouchent fréquemment de deux agneaux au lieu d’un. Mais trouver de l’herbe sur place demande désormais trop de travail : ils n’ont plus que 450 bêtes. Les éleveurs qui, comme eux, ne pratiquent pas la transhumance vers les alpages doivent acheter du foin toute l’année durant. Boucler ses fins de mois est difficile.

Les racines du mal

Jean-Claude Roux a une réflexion poussée sur les racines du mal. « J’ai vu arriver le progrès. Quand j’étais petit, nous avions un matériel rudimentaire. Puis on a eu des tracteurs. Des moteurs de 80 chevaux, ensuite 200 chevaux… Ils polluent et consomment de plus en plus. Dans le village, il n’y avait pas d’éclairage public. Maintenant il est éclairé nuit et jour. C’était plaisant, mais je pense qu’on est arrivés au bout. Le progrès nous escagasse*. » Son diagnostic a la froideur de la lucidité : « On va en baver. Je ne suis pas inquiet pour moi, parce qu’à mon âge je ne verrai pas grand-chose, mais qu’est-ce qu’on laisse aux jeunes ? Il n’y a plus de truffes. »

Les machines et les produits agrochimiques abîment la terre. Le vieil homme rappelle l’utilité des mauvaises herbes, des vers, qui aèrent le terrain et l’enrichissent. « Quand tout est sec, ils cherchent la fraîcheur et s’enfoncent à un mètre cinquante de la surface. Lorsqu’il pleut, ils remontent. Si on retourne en profondeur, on casse tout, et ils meurent. Or ils sont indispensables à la vie du sol. » Son collègue, plus jeune, opine. « Il faut toujours s’adapter nous dit-on. Mais pourquoi ne pas revenir sur les choses négatives ? Sans repartir forcément en arrière, mais en étant plus conscients de ce que nous faisons. Toute cette énergie, ces grosses voitures utilisées pour le moindre trajet… à croire que l’on ne peut plus marcher. » Jean-Claude Roux s’exclame : « C’est exactement cela ! Personne ne veut lâcher le morceau. J’ai trois voitures, toutes me servent pour un chose ou une autre. Laquelle j’enlève ? » Agnès Pellissier sourit tristement : elle aussi utilise plusieurs véhicules. Ce n’est jamais facile d’infléchir son mode de vie, mais à la campagne paysans et éleveurs se sentent coincés par les exigences de leur métier, d’autant qu’avec le chaos climatique, tout se durcit. Son mari déclare : « Il faudrait une croissance économique zéro. Mais quel politique va défendre ça ? »

Les trois bergers soupirent. Sur ce plateau, qui a longtemps connu un modèle équilibré de polyculture, avec des exploitations produisant des céréales variées, des fruits, des légumes, le si parfumé fromage de chèvre de la région, du miel et mille autres délices, les techniciens de l’agriculture industrielle ont fait des ravages, en poussant tout le monde à la spécialisation. De quoi rendre le territoire et les gens qui y vivent et travaillent intolérablement vulnérables. Le mot de la fin revient à l’aîné : « Pendant un siècle, on a fait n’importe quoi. On doit s’y prendre autrement, sinon on est foutus ».

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2019

* Du provençal escagassa : affaisser, écraser, abîmer, démolir.

Photo : Agnès et Alain Pellissier avec Jean-Claude Roux -c- G.C.