Discours présidentiel sur la culture : les syndicats réagissent. Entretien avec Agnès Loudes, secrétaire du Syndicat national des scènes publiques

« Il faut que la culture revienne au cœur des services publics »

Discours présidentiel sur la culture : les syndicats réagissent. Entretien avec Agnès Loudes, secrétaire du Syndicat national des scènes publiques - Zibeline

Emmanuel Macron ne les a pas conviés à sa visioconférence sur la culture. Zibeline invite les syndicats du secteur culturel à réagir aux annonces présidentielles. Entretien avec la directrice déléguée du Théâtre Antoine Vitez, à Aix-en-Provence, Agnès Loudes, secrétaire du Syndicat national des scènes publiques (SNSP).

Zibeline : Le président de la République a choisi d’échanger avec une douzaine d’artistes triés sur le volet sans s’adresser aux organisations représentatives du secteur culturel comme les syndicats. Comment réagissez-vous ?

Agnès Loudes : Une prise de parole du président de la République est toujours bienvenue. En plus, cela répondait à une inquiétude sur l’intermittence. La grande déception vient du format assez étrange, avec des personnalités, des artistes dont les compétences n’ont pas vocation à représenter tout un milieu. Le chef de l’État s’est adressé à eux en bras de chemise, les tutoyant. Pourquoi ce traitement ? Comme si la culture se devait d’être traitée comme ça. Nous nous considérons comme une branche professionnelle. Cela donnait une image assez désuète qui en a laissé plus d’un perplexe. On a l’impression d’une reprise en main, d’une personnalisation et d’une mise en place d’une cour. « Moi président de la république, j’ai des relations avec des grands artistes. » 

En termes de vision de la culture et du rôle des artistes, le chef de l’État vous a-t-il paru convaincant ?

Il y a eu peu de paroles sur la place, le rôle donnés à la culture. Il y a eu une demi-heure consacrée uniquement à l’intermittence, qui est un vrai au problème, mais de manière assez floue. C’était un peu court et ça donne l’impression que nous ne faisons rien. Il faut qu’il aille au-delà et que la culture revienne au cœur des services publics au même titre que la santé. Au cours de cette crise, le modèle économique totalement privé s’est effondré. Ne tient que le secteur subventionné. Ce qui est paradoxal avec les discours sur les grands groupes et le mécénat. On rappelle tout le temps que le nombre de salariés dans le spectacle vivant représente autant que ceux des industries automobile et aéronautique. On sait aussi que les touristes viennent pour la qualité de vie et l’activité culturelle. J’ai trouvé la place du ministre de la Culture humiliante.

Que pensez-vous de son encouragement à l’action culturelle ?

Aucun chômeur pris actuellement en charge par la solidarité nationale n’a eu jusqu’à présent à justifier d’une activité d’action culturelle. Là, on avait l’air de dire que les baladins allaient avoir à justifier leur indemnisation, comme une contrepartie. Si l’intention est de s’en référer au modèle allemand, cela veut dire alterner cours, sport et action culturelle et c’est un changement radical très compliqué à mettre en place à la rentrée. Si c’est dire que les artistes doivent se préoccuper de l’action culturelle avec l’éducation nationale, les prisons, les Ehpad… cela fait longtemps que ça existe. Donc on a été étonné de l’ignorance du président sur le fonctionnement actuel de l’action culturelle.

Et de sa suggestion de réinvention ?

Pas forcément réinventer parce qu’on invente tout le temps. Mais reposer l’idée de modèle, de pacte républicain. La place du spectateur, les modes de diffusion, tout est un peu réinterrogé C’est peut-être l’occasion de réactualiser la question de l’éducation populaire, de l’outil partagé. On est tous volontaires là-dessus et avec plein d’idées. Mais en concertation. Les organisations syndicales ne sont pas là pour bloquer. On peut faire des allers-retours et avancer très vite. Il n’y a aucun problème au SNSP pour qu’on débatte de ce qu’est une scène de territoire et pour coopérer. Mais si l’invention consiste à lâcher sur les questions d’émancipation, d’éducation populaire, de projet artistique, ça peut inquiéter. 

Votre syndicat regroupe essentiellement des lieux sous la tutelle des collectivités locales. Comment se comportent-elles dans ce contexte de crise ?

On a beaucoup travaillé, et plutôt en bonne entente, avec leurs exécutifs qui nous ont beaucoup sollicités à l’instar des ministères de la Culture et du Travail, ainsi qu’avec les associations d’élus, tous conscients de l’importance de la culture. Il y a eu un engagement réciproque d’assurer nos missions de service public de la culture si on nous garantissait une ceinture de sécurité via le maintien des subventions. Et les collectivités locales ont été très réactives dans ce sens. Même si on n’y voit pas encore très clair sur le fonds d’aide spécifique de l’État. 

Un des points positifs de ce temps de crise est l’intérêt et la nécessité d’échanger, de se concerter entre structures et milieux, parfois sous l’égide d’une collectivité comme c’est le cas avec la mairie d’Aix-en-Provence. Généralement, les grandes agglomérations ont répondu pour les festivals, les compagnies subventionnées. En revanche, les artistes indépendants ou les petites communes qui ont des théâtres municipaux sont beaucoup plus inquiets. Le président n’a pas du tout parlé des relations avec les collectivités locales alors qu’elles sont les premières financeuses de la culture.

Les mesures annoncées vont-elles suffire ?

Pour le moment, ce n’est pas suffisant. En termes de besoins numéraires pour 2021, il faudra qu’il y ait un volet culture dans le plan de relance et que toute la chaîne des forces vives y contribue. Si on veut redémarrer, il faut davantage développer les relations entre l’État, les collectivités et les professionnels. Et profiter de ce temps pour repenser les répartitions de compétences. Ces dernières sont partagées, il doit y avoir de la coordination. On ne peut pas faire chacun dans son coin. Et les élus locaux ont démontré une très grande réactivité. Mais selon où vous êtes, l’intérêt pour la culture varie et l’État doit être là pour équilibrer. Comme beaucoup de secteurs, nous défendons l’idée de mettre en place des conférences territoriales de la culture dans lesquelles les choix doivent être débattus entre les différents acteurs. 

Appréhendez-vous la reprise avec optimisme ?

On n’a jamais arrêté à part le contact avec le public. Mais il va y avoir de la casse. Je m’inquiète pour les équipes artistiques, émergentes, indépendantes et donc fragiles. Cela va être difficile, en musique comme en théâtre, car je crains que l’on recentre les moyens sur quelques équipements ou les gens connus. On en revient à la méthode du président de la République. Il n’a pas choisi des artistes sortant d’école qui représentent l’avenir pour discuter, il a demandé à des gens installés. Ce n’est pas la reprise qui m’inquiète le plus car on y travaille beaucoup, mais la crise de notre démocratie et comment les prises de décision sont partagées. On a encore des atouts dans notre démocratie très affaiblie comme les services publics. L’humanité, la société seront ce que nous en ferons.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Mai 2020

Photo : © Agnès Loudes