Balade varoise avec le Bureau des guides pour découvrir un paysage en mutation, à Hyères

Hyères, le paradoxe des zones humidesVu par Zibeline

Balade varoise avec le Bureau des guides pour découvrir un paysage en mutation, à Hyères - Zibeline

Dans le cadre du programme européen Nature 4 City Life, emboîtons le pas de l’antenne varoise du Bureau des Guides pour un tour dans les zones humides de la plaine de Hyères.

C’est à l’occasion de la Journée mondiale des zones humides que le Bureau des guides organisait début février une balade dans la plaine de Hyères, de Costebelle à la Lieurette. Si la ville – deuxième commune du Var par sa superficie, comptant 600 hectares de friches – n’est pas avare, en son cœur, de joyaux de toutes sortes (Villa Noailles, Maison Godillot…), il s’agissait cette fois d’orienter son regard vers le méconnu, pour mieux révéler trésors cachés et paradoxes d’un paysage en mutation. C’est tout le lot de l’association MALTAE – Mémoires à lire, Territoires à l’écoute – dont la fondatrice Odile Jacquemin guidait ce jour-là les 24 promeneurs, aux côtés du géographe urbaniste Paul-Hervé Lavessière, membre du Bureau des Guides, dont l’antenne varoise œuvre actuellement à la préfiguration d’un sentier de randonnée métropolitain, sur le modèle de son grand frère le GR2013. 

L’ascension de Costebelle
Abandonnant la gare pour cheminer par un petit sentier en plein cœur de la Colline aux mimosas, l’on y croisait les vestiges d’une église anglicane, témoignage d’une époque où Hyères damait le pion à sa voisine la Riviera. Dans le sillage de la Reine Victoria, qui avait pris ses quartiers d’hiver dans la ville en 1892, les aristocrates anglais abandonnaient les pentes de la niçoise Cimiez pour se tourner vers le littoral varois (un musée est dédié à la Reine et l’art de vivre de l’époque, route de Pierrefeu). Malgré son centre-ville situé à 4 kilomètres de la mer, Hyères amorçait alors sa transition saisonnière, glissant lentement d’un tourisme hivernal – bains de mer pour raisons sanitaires – au tourisme estival, eu égard à l’héliotropisme émergent. D’un siècle à l’autre, la ville asseyait les deux socles qui allaient assurer son essor : la santé et le tourisme. Au sommet de Costebelle, le parvis de Notre-Dame de Consolation (lire encadré) s’ouvre sur un sublime panorama, permettant d’embrasser du regard la topologie inouïe d’Hyères : son double tombolo, enserrant de ses frêles bras les salins menant à la presqu’île de Giens. En toile de fond, les îles du Levant – Porquerolles, Port Cros, Levant.

Plaine et zone de non droit
Descendant par la Voie Romaine, le groupe repiquait ensuite vers la plaine pour y longer les rails de l’ancienne ligne PLM – cette mythique voie ferrée Paris Lyon Méditerranée, créée en 1857, prémisses d’un tourisme de masse qui allait exploser au siècle suivant. À travers champs, c’est le passé horticole qui fut évoqué : la culture du ver à soie, les pépinières Decugis… assorti de la dégustation de quelques fleurs de bourrache sur le chemin. En bifurquant sur la gauche, l’on rejoignait les eaux du Canal de Provence pour y déceler les traces d’une agriculture intensive de la deuxième moitié du XIXe siècle, visibles notamment par quelques fantasques serres abandonnées. Vient ensuite la traversée d’une « zone non droit » menant vers la plage.

Parc forain dans la zone non droit © Jean Belvisi

Un territoire confus, rétif à toute lecture claire du paysage, où se mêlent marché aux puces, chemins hâtivement privatisés, parc forain endormi en basse saison et nature reprenant farouchement ses droits. Sur la droite, un haut monticule végétalisé, stigmates d’une ancienne décharge abandonnée au moment de la construction de l’aéroport civil dans les années 70 : ayant atteint 22 mètres, elle gênait la circulation des avions ! Cette incursion dans la plaine hyéroise, en plein cœur du secteur du Palyvestre, était l’occasion de s’immerger dans la dernière grande zone humide d’importance avant la Camargue et le Delta du Po, dont 900 hectares appartiennent désormais au Conservatoire du Littoral. 

Coquelicot des mers
Place ensuite à une traversée du parc de l’Institut Hélio marin, édifié au début du XXe siècle, puis augmenté dans les années 50 d’un lazaret commandé à l’architecte Maurice David, fier témoignage d’une mouvance cubiste aujourd’hui un brin décrépie. L’édifice prend place face à l’ancienne gare d’Hyères-Plage, fermée depuis les années 40. Elle devait sa création à l’influent entrepreneur Alexis Godillot, créateur des célèbres croquenots militaires, qui marqua de son empreinte le développement de la ville. On lui doit notamment l’essor du quartier de la Plage, qui abrita l’une de ses célèbres demeures dont les fastes égayent aujourd’hui encore le centre-ville (Villa Tunisienne, Villa Mauresque, manège…). Enfin, une halte sur la Plage du Jardin des mers jouxtant le Port Saint-Pierre permettait de faire un état des lieux. « L’aménagement se lit sur cette portion de plage, où se distinguent nettement la stratégie de zonage entre port, aéroport et Parc National », détaillait Odile Jacquemin. Les années 70 virent en effet à Hyères l’ouverture de l’aéroport civil, simultanément à la naissance du Conservatoire du Littoral. Sur la plage, les nombreuses feuilles de posidonie échouées sur le sable, mêlées aux sédiments du Gapeau, témoignent des enjeux contradictoires régissant le site. « Les zones humides à Hyères constituent un paradoxe permanent. La posidonie en est le symbole, au même titre que le coquelicot sur les bords des routes ! Malgré leur utilité avérée contre l’érosion, les municipalités continuent de les enfouir, par souci esthétique. Il est nécessaire de sensibiliser et d’éduquer le public à cette cause », soulignait Christine Sandel, océanographe membre de MALTAE. 

Paradoxes à ciel ouvert
Enserrée entre l’Ayguade et le port, un nouveau paradoxe éclate depuis peu à ciel ouvert : la Promenade du front de mer, inaugurée en 2019, après 9 mois de travaux et 5 millions d’euros d’investissement de la part de TPM. Le long du boulevard de la Marine, la route fut repoussée de quelques mètres pour offrir un espace piétonnier aménagé, privilégiant les modes de déplacement doux. Certes, la balade est aujourd’hui largement empruntée, et renoue avec un fantasme longtemps enfoui dans l’inconscient collectif : la Promenade des Palmiers, qui tenait la dragée haute à la Promenade des Anglais à la Belle Époque. Mais la précipitation est mauvaise conseillère, et la durée de vie de ce lourd équipement sera fatalement limitée, le site ayant été identifié comme l’un des plus extrêmes en termes de risque inondation. Une expertise qui suscite la crainte du maire Jean-Pierre Giran, lequel redoute une « paralysie » des chantiers à mener pour l’Opération Grand Site visant à requalifier le littoral hyérois.

Bois la Lieurette © Julie Bordenave

Tournant le dos à la plage, la balade attaquait les derniers arpentages le long du Roubaud dans la zone humide de la Lieurette, lieu de promenades d’observations organisées régulièrement par la Ligue de Protection des Oiseaux, qui y dispose d’un refuge depuis 2014. Suivant la ligne de crête du verdoyant Massif des Maures en toile de fond, la balade s’acheva par une visite chez JHADE – Jardins d’Hyères, Aujourd’hui pour Demain -, jardin solidaire situé en zone inondable non constructible, ouvert en 2010 par Dominique Viau qui y cultive un projet d’agriculture solidaire et biodynamique. 

JULIE BORDENAVE
Février 2020


Notre-Dame de Consolation

© Jean Belvisi

C’est un époustouflant édifice qui se dévoile au promeneur, à l’issue d’une petite ascension de la colline de Costebelle. Lieu de pèlerinage majeur dès le bas Moyen-Âge, Notre-Dame de Consolation est détruite par les bombardements allemands de 1944. En 1952, sa reconstruction est confiée à l’architecte hyérois Raymond Vaillant, qui utilise alors du calcaire local, extrait de la carrière de Costebelle. Les facétieuses sculptures en ciment brut de Jean Lambert-Rucki – membre de l’Union des artistes modernes fondée par Robert Mallet-Stevens – et les magistraux vitraux du maître verrier Gabriel Loire, illuminant une nef volontairement dépouillée, en font une étonnante pièce, troublant mélange d’architecture rationaliste et d’art brut. Devant le chevet de l’église, trône le vestige d’un miracle profane : la statue du clocher originel, ayant été retrouvée intacte au milieu des décombres.


Lire, regarder, arpenter
Batailles en bord de mer, Christian Desplats, Document, 2015
Habiter les pentes du littoral varois, Odile Jacquemin, Jean-Louis Pacitto, Christian Girier, DVD MALTAE, 2001-2004
Deux siècles d’un paysage entre terre et mer, Hyères de 1748 à nos jours, Odile Jacquemin, MALTAE, 2010
L’ouragan, Jean-Marc Ligny, in Nouvelles d’une ville, Valdé et autres lieux d’Hyères, MALTAE, 2000
Quand Giens redeviendra une île, Claire Moissard, consultable aux Centres de documentation de MALTAE et de l’École nationale du Paysage de Versailles

Prochaines balades : gr2013.fr et maltae.org

Photo : Vestiges église anglicane © Jean Belvisi