Un escargot, ça migre énormément ! 4e Chronique du changement climatique

Hydrater les bêtes à cornes

Un escargot, ça migre énormément ! 4e Chronique du changement climatique - Zibeline

Confrontés au réchauffement climatique, les escargots souffrent et migrent. Rencontre avec un éleveur du Luberon.

Il y a des mots comme ça, qui font sourire, peut-être parce qu’ils sont plus évocateurs que d’autres. Escargot en est un : cet animal étonnant, muscle lent doté d’une maison portative et de cornes rétractiles (en fait, des tentacules !), fascine les enfants génération après génération. Devenus adultes, les êtres humains conservent une certaine sympathie pour ces mollusques, même si d’aucuns frissonnent en se représentant leur viscosité. Stéphane Despax en élève sur sa ferme hélicicole située à La Motte-d’Aigues, beau village du Luberon qui doit son nom à une irrigation conséquente : plusieurs rivières traversent son territoire, sur lequel on trouve aussi le plus gros plan d’eau du Vaucluse, l’Étang de la Bonde, alimenté par la source du Mirail. Malgré cela, sous l’effet du réchauffement climatique, il y fait de plus en plus soif.

Un baromètre !

Les escargots sont des animaux très sensibles à tout changement de température, explique Stéphane Despax, 4°C, ou même 2°C en plus ou en moins peuvent avoir un impact sur leur comportement, notamment reproductif. « Si c’est progressif, ils peuvent avoir le temps de s’adapter, de se cacher, mais les épisodes caniculaires soudains les brûlent sur place. » Composés à 98% d’eau, ils se déshydratent extrêmement rapidement. Or ils ont besoin de mucus pour se déplacer et se mettre à l’abri : sur un sol humide, ils ne puisent pas trop dans leurs réserves ; dans un environnement desséché, ils ne peuvent maintenir un niveau d’humidité suffisant à leur survie. Cependant la pluie n’est pas toujours un délice retrouvé, surtout si elle est brutale : « une grosse goutte peut tuer un escargot, et s’ils ne parviennent pas à se réfugier en hauteur, ils peuvent se noyer, être emportés par des torrents de boue ». La terre, rendue poudreuse par des mois de sécheresse, ravine fortement sous l’effet des violents orages.

Sur son exploitation de taille moyenne, L’escargot des Valanques, Stéphane Despax élève 180 000 bêtes. Il en a perdu 60% cet été, quand le thermomètre a grimpé jusqu’à 56°C, dans les espaces non ombragés. La Pseudomonas, « une bactérie qui se fixe dans leur estomac et se développe mortellement si la température ne descend pas sous les 20°C au bout de trois nuits consécutives », s’en est donnée à cœur joie.

Migrations… pas si lentes

Ses parcs à escargots sont installés en plein champ. L’éleveur y a planté luzerne, colza, radis fourrager, moutarde blanche ou phacélie, toutes espèces nutritives qui facilitent les déplacements de ses bêtes à cornes et les protègent de la pluie et du soleil direct. Mais elles non plus ne résistent pas au durcissement de l’été provençal. « Pourtant, elles sont arrosées quatre fois par nuit, au moyen de micro-asperseurs. » Stéphane Despax a les yeux rivés sur la météo, et s’avoue inquiet. « Il n’y a plus d’escargots sauvages, à part les limaçons à coquille blanche, plus résistants. On voit désormais très peu de Petits-gris. » Ces derniers, explique-t-il, remontent avec le changement climatique et sont recensés jusqu’en Bourgogne, où ils ne pouvaient vivre jusque-là, étant incapables de s’enterrer pour résister à l’hiver. Une migration d’escargots n’est par définition pas très rapide (« 7 mètres à l’heure au meilleur de leur forme », estime celui qui les a longuement observés), le constat est donc particulièrement révélateur…

« Pour moi, la dépopulation a commencé avec l’arrivée des machines à vendanger. Quand on vendangeait à la main, si on voyait un escargot, on le prenait et on le déposait à terre. Les machines ne font pas la différence. » Résultat, les escargots se sont retrouvés dans les cuves, occasionnant du travail en plus pour les vignerons. Outre l’impact sanitaire -des matières organiques et le calcaire des coquilles ne font pas bon ménage avec le vin, qui « tient » moins longtemps-, les bestioles encrassent les filtres. La solution radicale choisie par certains est de se débarrasser des escargots à grand renfort de pesticides.

Tout est lié

Stéphane Despax est quant à lui attentif à la biodiversité. Il a choisi des parcelles non cultivées depuis quinze ans, pour éviter la pollution aux produits phytosanitaires. Il déplace ses parcs tous les ans, et constate que là où ils étaient implantés, la végétation s’élève vite jusqu’à 1,20 mètre, tandis qu’ailleurs rien ne pousse. Les déjections des escargots forment un engrais naturel, maintenant le sol vivant. Il tient aussi beaucoup à ses vers de terre, lesquels aèrent le sous-sol, tout en recrachant de la matière organique. Ainsi qu’aux buses, qui planent sur le Luberon, aux renards en maraude, ou au blaireau et à la tortue d’Hermann qui lui ont rendu visite cette année. « Je ne veux pas chasser les prédateurs, au contraire ! Ils régulent les rongeurs, principaux ennemis de mes escargots. Contre les rats, je vais peut-être investir dans un furet, pour ne pas recourir à la chimie. »

Sur ses terres, il envisage aussi de densifier la végétation. Planter des arbres qui poussent assez vite pour améliorer le couvert. Des fruitiers, kiwis, amandiers, afin que les fleurs attirent les insectes. « Car les plantes ont besoin des pollinisateurs. Quand on travaille avec le vivant, on se rend compte que tout est lié. »

Protéines animales

L’éleveur vend ses escargots essentiellement sur les marchés, en persillade, à la bourguignonne, sous forme de gaufrettes, de bouchées. En vente directe, à 80%, même s’il fournit certains restaurateurs. « Il s’agit d’une clientèle différente de celles des supermarchés. Les mentalités sont en train de changer, les gens font attention à ce qu’ils mangent, choisissent d’acheter local, pas du raisin qui vient d’Inde ou d’Argentine. » En tant qu’exploitant, il déplore que certains écologistes fassent un amalgame entre les gros industriels et les petits producteurs. Alors que des surfaces réduites permettent de limiter l’impact environnemental de l’agriculture. « Il faut nourrir beaucoup de monde, précise-t-il en s’excusant de prêcher pour sa paroisse. La viande rouge participe largement au changement climatique. Les escargots, ce sont 80% de protéines, ils peuvent être une alternative. »

Pas question pour cet homme d’infliger des souffrances à ses gastéropodes, ou de les traiter aux antibiotiques. L’hiver, ils sont tous ramassés et mis en hibernation en chambre froide, pour être ébouillantés une fois endormis. « Certes, on ne peut pas communiquer avec eux », dit-il avec une trace de respect dans la voix. Mais ils sont fascinants, cela se confirme à de nombreux égards.

GAËLLE CLOAREC
Novembre 2019

Photos : -c- Escargots des Valanques et Stéphane Despax -c- Annie Gava



4e Chronique du changement climatique, série d’articles publiés dans le bimensuel Zibeline. Au moment où le chaos global s’accélère -dérèglement du climat, pollution exponentielle et chute de la biodiversité- nous allons à la rencontre de personnes affectées dans leur quotidien, pour rendre compte de leur vécu. Si vous voulez témoigner, contactez la rédaction : journal.zibeline@gmail.com