Préparer les villes aux étés caniculaires en revégétalisant. Entretien avec le directeur des espaces verts de Cannes

Haro sur le bitume

Préparer les villes aux étés caniculaires en revégétalisant. Entretien avec le directeur des espaces verts de Cannes - Zibeline

Pour survivre aux canicules estivales sans faire tourner à fond les climatiseurs polluants et énergivores, il y a des solutions naturelles. Le témoignage de Xavier Peraldi, directeur des espaces verts à Cannes.

Xavier Peraldi travaille au service des espaces verts de la Ville de Cannes depuis une quarantaine d’années ; il en a été nommé directeur il y a plus de 25 ans. Autant dire qu’il s’exprime sur son métier avec le poids de l’expérience ! Lui et son équipe d’environ 120 jardiniers œuvrent sur une centaine d’hectares, plantés de 15 000 arbres, même si la commune est très urbanisée, et cultivent 300 000 plantes par an.

Cet été, le Maire David Lisnard les a lancés dans un « Plan de lutte contre la chaleur » auprès des écoles et crèches, afin de répondre au changement climatique. Un projet qui s’inscrit dans une démarche plus large de végétalisation pour créer des îlots de fraîcheur. « Même les plus sceptiques constatent que les périodes de chaleur sont de plus en plus longues et intenses ; en ville, on commence à mourir de chaud », explique Xavier Peraldi. « L’objectif est de climatiser l’aire urbaine le plus naturellement possible. On démarre avec les écoles, parce que les enfants sont une population sensible, et parce qu’elles sont par définition réparties sur tout le territoire d’une commune. » C’est l’évaporation qui permet cette climatisation naturelle : des plantes, du sol… Si tout est minéralisé, l’effet inverse est produit, le revêtement accumule la chaleur du jour et la restitue durant la nuit. Aucun répit dans l’atmosphère étouffante d’étés à rallonge ! « Entre le centre de Cannes et la Basse Vallée de la Siagne, que séparent à vol d’oiseau peut-être deux kilomètres, il y a 4°C d’écart. Parce qu’on y bénéficie encore de certaines zones agricoles, de boisements, et de l’air qui vient des montagnes. C’est énorme au niveau du confort. »

Débitumiser : double avantage

Dans les cours de récréation cannoises, relate-t-il, certains arbres faisaient grise mine. Notamment les tilleuls, qui n’apprécient vraiment pas d’avoir le tronc enserré dans une gangue minérale. Les jardiniers ont désimperméabilisé le sol tout autour de leurs pieds, mis en place des pergolas végétalisées, planté des essences capables de supporter le climat en surchauffe de la Côte d’Azur, platanes, ginkgos, magnolias, érables champêtres, micocouliers… « Nous allons les arroser les deux premières années, surtout l’été, puis ils seront capables d’aller puiser tout seuls dans les nappes phréatiques. En grandissant, ils formeront une canopée qui ombragera efficacement. »

Les espaces de gazon naturel ont été étendus. Pas partout, malheureusement ; le directeur des espaces verts estime que sur de trop petites surfaces, il ne résisterait pas au piétinement. « Ce n’est pas la panacée mais on a utilisé de la pelouse artificielle, tout de même très perméable, qui permet l’évaporation. » L’enrobé des cours et stades peut être ôté, remplacé par un matériau drainant, plus clair que le goudron pour ne pas concentrer la chaleur, mais pas trop, pour éviter l’albédo. Cela coûte plus cher (le budget annoncé pour le Plan du Maire est de 6,5 M€), mais les entreprises de travaux publics requises récupèrent le revêtement initial et le recyclent.

Autre énorme avantage de débitumiser, outre l’arrosage naturel que la pluie procure plus facilement aux racines : la captation des eaux de surface. « Nous l’avons constaté lors des récentes grosses pluies, c’est spectaculaire ! 10 minutes après, il n’y avait plus une flaque. » Précieux quand on connaît les risques d’inondations fortement aggravés par l’artificialisation des sols… La cité balnéaire, durement frappée en 2015, est bien placée pour le savoir.

Dans l’herbe tendre… pas encore

Cannes est une ville pimpante, soignant son apparence proprette avec des végétaux bien alignés. On est encore loin de l’atmosphère bucolique décrite par le quotidien Le Monde le 18 septembre dernier, en reportage dans une maternelle parisienne : « Seuls, ou plus souvent en petites troupes laborieuses, les enfants entassent, charrient, déversent les copeaux de bois qui jonchent l’espace central, armés de récipients variés. Accroupis au bord de la mini-rivière, ils plongent avec délice les mains dans le filet d’eau qui s’écoule du collecteur pluvial, pour y tripoter un galet ou guider une feuille morte jusqu’au jardin humide planté de fougères. » Ici, il ne faut pas trop se salir, sous peine d’alarmer certains parents pas encore convaincus des bénéfices de l’humus. Mais une institutrice a raconté à Xavier Peraldi la rentrée scolaire dans l’une des écoles où son équipe est intervenue : le premier réflexe des élèves, terriblement émouvant dans sa dimension dérisoire, a été de se déchausser pour courir sur le gazon synthétique, faute d’herbe tendre…

Tous ne sont pas logés à cette enseigne, certains établissements cannois historiques ont des grands jardins, avec des arbres magnifiques. « Ils passeront en dernier, explique le directeur des espaces verts. Au rythme de deux à trois écoles ou crèches par an, il va nous falloir au moins sept ou huit ans pour tous les végétaliser, nous commençons donc par les moins favorisés. »

Changement de culture

Une chose est sûre, Xavier Peraldi en est convaincu, ça marche mieux quand on dialogue. Son service a travaillé avec les directeurs d’établissements et les enseignants, pour articuler les changements avec leur démarche pédagogique*. Quand on lui demande s’il perçoit un changement de mentalité vis-à-vis du chaos climatique et de la chute de la biodiversité, il confirme. « Il y a une nette prise de conscience du grand public et de certains politiques. Enfin ! Il faut changer, sinon les villes vont devenir invivables. Avant, les espaces verts étaient des bouche-trous, quand on avait un bout de terrain sans savoir qu’en faire. Or ils doivent être pensés en profondeur, dès le début d’un aménagement urbain, sinon ce n’est que de la communication, du greenwashing. »

Lui insiste pour qu’on prenne en compte le sous-sol, les réseaux, afin de ne pas abîmer les racines d’un arbre deux ans après l’avoir planté, juste pour faire passer un câble. Il se réjouit de voir les architectes ouvrir les yeux sur ces questions, et les paysagistes être « un peu mieux écoutés ». Ce changement d’approche permet de résister plus facilement à diverses pressions néfastes. Par exemple, celles exercées par certaines entreprises qui prônent la chimie pour se débarrasser des ravageurs des palmiers, fléau des bords de mer. Elles ne renonceront pas facilement à leur lobbying, ce qui agace Xavier Peraldi : sous sa direction, dans les espaces verts de Cannes, on n’a pas attendu la loi Labbé pour n’utiliser que des produits biologiques : « cela fait 15 ans que l’on n’emploie plus d’intrants chimiques ».

GAËLLE CLOAREC
Septembre 2020

* Lire à ce sujet notre article sur un projet de jardin-écoles à Marseille.

Photo : Végétalisation de la cour de l’école Bocca Parc (c) Mairie-de Cannes


9e Chronique du changement climatique. Au moment où le chaos global s’accélère -dérèglement du climat, pollution exponentielle et chute de la biodiversité- nous allons à la rencontre de personnes affectées dans leur quotidien, pour rendre compte de leur vécu. Pour témoigner, contactez la rédaction : journal.zibeline@gmail.com