Entretien avec Roxane Arnold, Directrice de la distribution à Pyramide Films

Grandeur et misère de la distributionVu par Zibeline

Entretien avec Roxane Arnold, Directrice de la distribution à Pyramide Films - Zibeline

« J’ai foi en l’expérience cinéma et au bonheur de partager des films. » Entretien avec Roxane Arnold, Directrice de la distribution à Pyramide Films.

Zibeline : Pouvez- vous nous parler de votre parcours et nous présenter Pyramide ?

Roxane Arnold : Pyramide est une société de distribution  de film d’auteurs. On sort entre 12 et 15 films par an, dans les salles françaises. On achète des films auprès des producteurs ou des vendeurs internationaux. On fait tout le marketing. L’affiche, la bande-annonce etc… puis on les programme dans les salles. Pyramide a 31 ans cette année ; j’y suis depuis 13 ans en tant que directrice de la distribution. Avant, j’étais exploitante, formée à ces métiers à la FEMIS. En tout c’est 15 personnes, réparties sur la distribution France que je gère, le service Vente internationale et édition de DVD.

Le 15 décembre devait être présenté en avant-première au cinéma Les Variétés C’est toi que j’attendais de Stéphanie Pillonca, dont la sortie en salles était prévue le 23 décembre. Comment avez- vous réagi à l’annonce de la non réouverture des salles ?

Oui, tout était prêt pour ce film qui parle de naissance et d’adoption et devait sortir juste avant Noël, comme un clin d’œil à la Nativité. Le 23 décembre était prévu depuis très longtemps. On avait décidé de fêter la réouverture des salles prévue le 15 décembre en venant à Marseille, car parmi les quatre histoires que croise la réalisatrice on en a deux dont les protagonistes sont marseillais. On était fou de joie de faire cette séance à Marseille. On avait beaucoup travaillé, acheté des espaces, des encarts presse, programmant le film dans 60 salles en France. Et rien n’aura lieu. Les salles restent fermées et on ne sait toujours pas quand elles rouvriront.

Que va–t-il se passe pour ce film et pour les autres, comme Passion simple de Danielle Arbid qui devait sortir le 6 janvier ?

On devrait savoir le 7 janvier si les salles rouvrent. Normalement, chez Pyramide on sort un film toutes les 3 ou 4 semaines. Là il y a eu 6 mois de fermeture. En cumulant les deux confinements : ça fait pas mal de films sur les étagères. Une situation très pénible. Pour C’est toi que j’attendais, comme tout le travail a été fait, même si une partie est forcément perdue, on garde le projet de le sortir dès la réouverture. On espère pouvoir caser tous les autres progressivement mais on ne peut pas sortir un film par semaine. C’est trop de travail, trop d’occupation des écrans par Pyramide. Et le plus déprimant c’est ne pas avoir de dates sûres. On nous dit réouverture le 15 décembre. On s’y prépare tout content. On nous dit finalement non, sans nous donner d’autre échéance puisqu’il ne s’agit finalement que de nous proposer une nouvelle date. Du coup on ne peut qu’attendre. Il y a une grande colère de la profession, qui n’existait pas pour le premier confinement, globalement bien compris. On a accepté, compris le deuxième mais là cette décision de non réouverture alors qu’elle avait été annoncée, que les commerces et les transports fonctionnent, brassent des flux importants de populations, que les salles suivent un protocole sanitaire strict, on ne comprend plus. Quand le métro, les rues, les boutiques, les trottoirs où les gens boivent en groupe du vin chaud sont pleins, deux heures au cinéma masqués et espacés de ses voisins, ce serait plutôt protecteur ! On trouve ça injuste. Ce gouvernement ne s’intéresse pas à la culture, trop peu rentable. Le couvre-feu de 20 h on aurait pu l’appliquer et s’organiser malgré le manque à gagner des salles. On espérait tous, du ciné pour les fêtes.

Du point de vue économique, comment cela s’est-il passé pour votre structure ? Chômage partiel ? Aide de l’état ?

En effet, il y a eu le chômage partiel qui nous sauve. Pour certains 100%, pour d’autres 50% Cela dépend du poste qu’on occupe. On est très respectueux. Suite au 1er confinement, dès l’annonce de réouverture, on a tous repris à temps complet. Quand le nouveau confinement est arrivé, on s’est remis en chômage technique pour en ressortir dès l’annonce de la réouverture. On a tous bossé comme des fous pendant une semaine pour préparer nos sorties et paf ! On a travaillé une semaine pour rien. Il faut dire qu’on est beaucoup aidé par le CNC (Centre National de la Cinématographie) une magnifique exception française. C’est pour cela que le cinéma a joué le jeu en cherchant des solutions ensemble. Il y a eu le fonds de soutien majoré, ce qu’on met dans notre caisse pour pouvoir racheter des films. Maintenant il n’y a plus d’argent et on ne va pas vivre sous perfusion de façon éternelle. On a envie de travailler ! Il faut aider les salles car pour elles, c’est dramatique. On va faire 60 millions d’entrées cette année contre 200 millions en 2019. Nous, distributeurs, nous avons une économie, film par film ; la situation est moins catastrophique. Le problème est qu’on a tous ces films à sortir, dont on ne sait pas quoi faire. Quand ils vont sortir, ça va s’entretuer. D’ailleurs, on a déjà annulé la sortie de 3 films, qu’on ne sortira jamais. Et ça brise le cœur… et le porte-monnaie. Par exemple, The Singing Club( de Peter Cattaneo), une comédie anglaise, qu’on avait prévu comme un film d’été, sympathique et dansant. On a dû annuler. On l’a fixé ensuite au 4 novembre, se disant que c’était un film parfait, vu la morosité de la période. Les salles ont ouvert 5 jours avant cette sortie : 2 fois, on avait travaillé pour rien ! On n’en pouvait plus et on l’a vendu à Canal+. On continue à travailler les autres films normalement : organiser des tournées en province, faire le tour des festivals, donner sa chance à chaque film comme avant. Entre les 2 confinements, on a réussi à sortir 4 films qu’on a travaillés presque normalement. C’est ce qu’on souhaite.

Les décisions se prennent-elles avec les productions et les cinéastes ?

Oui toutes les décisions sont prises ensemble, du moins pour les films français. Stéphanie Pillonca et Danielle Arbid sont effondrées mais elles nous font confiance.

Comment voyez-vous l’avenir pour les films que vous défendez ?

En soi, je reste optimiste malgré Netflix, malgré la crise. L’angoisse est l’embouteillage. On a tous trop de films à sortir. Ça a toujours été très compliqué. Cela fait 10 ans qu’on dit tous les mercredis : « Il y a 15 films, il n’y a pas la place ! ».Là, ça va être encore pire, dans un contexte où les salles vont avoir besoin d’argent comme jamais. On aimerait aussi un peu de solidarité entre les distributeurs, plus de dialogue que d’habitude pour trouver des solutions.

Propos recueillis par ANNIE GAVA et ELISE PADOVANI
Décembre 2020

Photo : Roxane Arnold© DR

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