Rencontre avec l’équipe du Bruit du monde, nouvelle maison d’édition fraîchement installée à Marseille

Grand ouvertsVu par Zibeline

Rencontre avec l’équipe du Bruit du monde, nouvelle maison d’édition fraîchement installée à Marseille - Zibeline

Zibeline : Quand avez-vous pris la décision de fonder votre propre maison d’édition ?

Marie-Pierre Gracedieu : Autour de septembre 2020. Après plus de six ans chez Stock et huit ans chez Gallimard, dont trois ans à diriger la collection « Du Monde entier », j’ai eu envie d’écrire une nouvelle histoire, de travailler sur une collection plus resserrée. La quarantaine d’ouvrages par an que nous devions défendre -quand Gallimard en propose en tout deux cents- me semblait trop vaste et je rêvais de pouvoir choisir des romans et des récits qui seraient tous défendus avec la même ferveur. J’ai rencontré Jean Spiri du groupe Editis, qui a tout de suite été enthousiasmé par le projet. Nous avons beaucoup de chance d’évoluer avec eux et de ne pas fonder cette maison sur nos fonds propres, comme d’autres sont contraints de le faire. L’idée de porter ce projet avec Adrien, qui est mon compagnon « à la ville », comme on dit, me tenait évidemment à cœur. Il travaillait lui aussi dans le monde de l’édition mais pas du tout dans le même domaine. Pour la première fois, je me suis rendu compte que nos parcours étaient parfaitement complémentaires.

Complémentaires parce que vous, Adrien, travailliez sur d’autres fronts ?

Adrien Servières : En effet ! J’ai été libraire pendant cinq ans, au Volcan à Clermont-Ferrand puis à l’Arbre à Lettres à Paris. J’ai ensuite travaillé comme directeur commercial chez Max Nihilo. Puis au CDE (Centre de diffusion de l’édition) c’est-à-dire dans la diffusion, sur ce chaînon invisible dans la vie d’un livre. Soit l’intermédiaire entre les maisons d’édition et les librairies. Le CDE appartient à Gallimard mais s’occupe également d’éditeurs tiers -les Éditions de Minuit, Zulma, Gallmeister, P.O.L.… L’idée étant d’accompagner tous les ouvrages avec les objectifs qu’on peut leur fixer.

Ces objectifs diffèrent-ils beaucoup d’un livre à l’autre ?

A.S. : C’est une évidence, mais ils sont cependant tout aussi cruciaux. Quand un livre a un potentiel à 40 000, on ne peut pas se permettre d’en vendre 20 000 ou l’on court à la catastrophe. Mais c’est la même chose pour un livre dont on espère vendre 2000 exemplaires. Si on n’en vend que 1000, les 1000 autres exemplaires manquent eux aussi, économiquement parlant. Certains livres se vendent à 400 exemplaires… Un livre mal défendu, de toute façon, se vend très mal. Et dès lors que l’on publie beaucoup, on est obligé de prioriser. On ne peut pas aller voir un libraire avec vingt livres par mois et lui dire que les vingt livres ont la même importance. Forcément, on crée une hiérarchie et on aura tendance à dire au libraire d’en prendre un, et pas un autre. Quand on en propose seulement trois par mois, on est suivis. Et c’est formidable !

Pourquoi avoir choisi Marseille comme port d’attache ?

M.-P. G. : Marseille m’a tout de suite semblé le meilleur poste d’observation pour la littérature d’aujourd’hui. Outre mon amour personnel pour cette ville, que je fréquente depuis plus de vingt ans, son ouverture sur la Méditerranée ainsi que son cosmopolitisme me la rendent fascinante. Le Bruit du monde a pour vocation d’élargir les horizons, et peu de villes me semblaient aussi aptes à tenir cette promesse que celle-ci. Il n’est d’ailleurs plus à prouver que Marseille est un lieu de littérature : la réussite de festivals tels que Oh Les Beaux Jours ! l’a amplement démontré. Les auteurs sont d’ailleurs heureux d’y venir. Plusieurs fois, j’ai voulu leur proposer de me déplacer à Paris pour les rencontrer, et ils ont largement préféré venir ici ! (rires). Ils sont d’ailleurs les bienvenus car nous avons à cœur que nos locaux soient grand ouverts. Nous avons la possibilité d’y accueillir des auteurs et des éditeurs étrangers. Et nous voudrions également y héberger des auteurs dans le besoin, venus de pays en difficulté politique ou économique… Nous y avons également organisé des ateliers d’écriture, animés par Simonetta Greggio et Capucine Ruat, ou encore Alice Kaplan. Alice dont nous aurons le plaisir de publier le premier roman en mars prochain ! Ses publications d’historienne, déjà saluées pour leurs qualités narratives, en font une auteure déjà reconnue, mais elle ne s’était jamais frottée au genre du roman.

Comment avez-vous sélectionné vos premiers textes ?

M.-P. G. : Dans mon domaine, le dialogue avec les éditeurs étrangers et les agents est évidemment primordial. C’est également un travail de veille : Hanna Bervoets, autrice néerlandaise dont nous allons publier le premier roman traduit en français, connaît déjà un succès certain et a été traduite en anglais. Il m’est vite apparu, c’est-à-dire dès les débuts du projet, que mon expérience du domaine étranger se devait d’être complétée par celle d’un éditeur du domaine français. Marie Desmeures me semblait en tous points parfaite, et nous l’avons rencontrée en mai dernier.

Vous officiiez, Marie, chez Actes Sud depuis quelques temps…

Marie Desmeures : J’ai en effet fait toute ma carrière chez Actes Sud : j’y ai travaillé plus de vingt ans, j’y ai grandi. L’édition de littérature en langue française m’a occupée ces douze dernières années. J’ai été très séduite par le projet du Bruit du monde car les questions de quantité me frustraient également. Je faisais en moyenne une dizaine de livres en littérature -au sein d’Actes Sud qui en rassemble environ une centaine par an. Certains sont très bien défendus, d’autres sont pris dans la masse et on a l’impression de ne pas pouvoir faire le maximum. Je voulais participer à l’aventure de démarrer un catalogue avec une équipe réduite, avec une dimension plus humaine. Dans une maison de taille importante, on a l’impression de n’avoir que des tranches d’information. Et de ne pas toujours pouvoir donner le meilleur de nous-mêmes !

Votre maison rassemblera des ouvrages apparentés au « Français du monde entier ». Pouvez-vous nous en dire plus sur ce choix de domaine ?

M.D. : Cela a en effet beaucoup à voir avec mon parcours. J’ai notamment eu l’occasion de publier Kamel Daoud, Joseph Andras -qui n’est pas né à l’étranger mais a énormément voyagé. Le fil rouge entre tous ces écrivains est soit une origine étrangère, soit une inspiration de culture différente, de déplacement, de mixité… Mais je dois cependant préciser que la francophonie n’exclut pas la France, au contraire ! Le français fait partie de la francophonie et la France fait partie du Monde ! Christian Astolfi, dont nous publierons le quatrième roman en avril, vit à Marseille ; il évoque dans De notre monde emporté les chantiers navals de la Seyne-sur-Mer. C’est un récit bouleversant et universel, qui évoque le Sud mais aussi et surtout la disparition d’un univers. Et qui incarne en cela tout l’esprit du Bruit du monde et sa curiosité bienveillante !

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Novembre 2021

À venir :

Ateliers d’écriture :

Une archive, une fiction par Alice Kaplan du 15 au 19 novembreRaconter l’histoire dans L’Histoire par Simonetta Greggio et Capucine Ruat, les 4 & 5 décembre

Le Bruit du monde
68 rue de Rome, Marseille
06 38 74 58 84

À paraître

Mars 2022

Alice Kaplan, Maison Atlas, traduit de l’anglais (États-Unis) par Patrick Hersant
Hanna Bervoets, Les choses que nous avons vues, traduit du néerlandais par Noëlle Michel

Avril 2022
Semezdin Mehmedinović, Le matin où j’aurais dû mourir, traduit du serbo-croate par Chloé Billon
Christian Astolfi, De notre monde emporté

Mai 2022
Boris Pétric, Château Pékin
Stine Pilgaard, Le Pays des phrases courtes, traduit du danois par Catherine Renaud

Photos :
Marie-Pierre Gracedieu & Adrien Servières ©D.R.
Marie Desmeures ©D.R.