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Racines coloniales des génocides

Génocides et colonialisme

Racines coloniales des génocides - Zibeline

Deux conférences, l’une à la Maison de la Région, l’autre au MuCEM, nous ont éclairé sur les fondements historiques des affrontements entre les peuples.

Michel Barrillon, économiste, se trouvait «embarrassé» de parler des génocides. Pourtant son approche décalée, puisqu’il ne s’exprimait pas en historien, avait l’avantage de tirer des conclusions sur les rapports entre la volonté d’élimination des peuples, et l’expansion mondiale d’un système économique. Son idée ? Les Nazis ont transposé le principe du crime de masse sur le sol européen, mais il s’exerçait déjà, dans toutes ses caractéristiques, ailleurs : il est concomitant de la conquête coloniale, et exercé au nom de valeurs universelles imposées aux peuples non européens. Ainsi la modernité a répandu en Europe une raison humaniste fondée sur le sens, sur des valeurs d’égalité, de fraternité et de liberté, mais cette société moderne a, hors de ses frontières, transformé la raison des Lumières en raison froide, calculatrice, fondée sur la seule efficacité marchande et technique, imposant la «triade du capitalisme, de l’État et de la techno-science».

De fait, rencontrant des résistances à sa domination, elle a refusé de traiter l’autre en égal, a inventé des statuts d’indigène, décrété certaines «races» inférieures, et pratiqué le commerce en exploitant les ressources naturelles et humaines des pays qu’elle s’appropriait. La torture, les camps de concentration, l’élimination légalisée des peuples, les massacres de masse et les génocides, ne sont pas des accidents de l’histoire moderne, mais les caractéristiques d’un système économique qui veut se répandre, et doit pour cela imposer sa rentabilité : face à la résistance de l’autre, elle ne peut que l’éliminer.

Sa démonstration, appuyée sur de nombreux exemples, était dérangeante : il rappela les camps de concentration des Anglais en Afrique du Sud pendant la Seconde Guerre des Boers (1899-1902) ou ceux de Namibie pour éliminer le peuple Herero, les expérimentations médicales pratiquées par les Japonais sur des prisonniers russes ou Chinois dans les années 30, le génocide des amérindiens au XVIe siècle (éliminés en 50 ans à 90%, soit passés de 80 millions à 10 millions d’individus), l’élimination totale des Aborigènes de Tasmanie par les colons anglais au XIXe siècle… Sa conclusion fait froid dans le dos : aucune des conditions qui ont présidé aux génocides n’a aujourd’hui disparu.

Et effectivement, l’Europe et les États-Unis érigent des murs à leurs frontières, les pays occidentaux représentent 20% de la population et consomment 80% des richesses, et le néocolonialisme refuse à l’autre le droit naturel de circuler, ou d’échapper à la violence politique ou économique. Il n’y a jamais eu autant d’hommes enfermés dans des camps, de rétention, de réfugiés… Pour peu que la presse s’emballe ou disparaisse (voir ), que le rejet instinctif de l’autre soit envisagé comme une solution politique par un nombre grandissant d’Européens, et que nos gouvernements continuent à soumettre l’intérêt humain à la machine économique, il est probable que cela va continuer…

Juifs et musulmans

Ella Habiba Shohat, au MuCEM, embrassait moins large, mais démontrait lumineusement comment le regard colonial avait bouleversé les rapports entre Musulmans et Juifs Séfarades. Sa conférence s’appuyait sur une iconographie empruntée à la peinture orientaliste française. Ainsi elle rendait visible une fracture dans les représentations, démontrant que la France coloniale avait exacerbé les problèmes entre les peuples, en distinguant les minorités.

Alors qu’aujourd’hui Juifs et Musulmans sont présentés comme des ennemis héréditaires, les Juifs du Maghreb apparaissent dans les tableaux de Delacroix comme très proches, dans leurs habits et leurs moeurs, des Musulmans. Sans nier les antagonismes Ella Shohat montra comment les représentations des Juifs Séfarades, ou Arabes, avaient changé, s’étaient occidentalisées, détachées des représentations des Musulmans. Jusqu’à la rupture, représentée par l’exécution de Sol Hatchuel, jeune juive marocaine qui avait refusé de se convertir à l’Islam. La loi a renchéri sur la peinture, avec le décret Crémieux qui donnait la nationalité française aux Juifs, la refusant aux Musulmans ; aujourd’hui l’idée que les Juifs du Maghreb étaient des Pieds Noirs est assimilée…

Elle montra aussi comment l’icône du Musulman meurtrier avait remplacé l’image du Juif assassin du Christ. Aujourd’hui, cela constitue une imagerie islamophobe, et ajoute à l’idée d’une persécution millénaire des Juifs par les Musulmans : l’enjeu des représentations résonne dans l’inconscient politique… On lui demanda alors pourquoi, puisque Juifs Séfarades et Musulmans sont si proches historiquement, ils votaient massivement pour la droite Israélienne, alors que les Juifs venus d’Europe étaient plutôt travaillistes, et contre la colonisation de la Palestine. Elle répondit que le racisme entre Juifs existait aussi, et que ceux qui se sentaient infériorisés avaient généralement tendance à stigmatiser les plus faibles…

Ainsi, reliant les deux conférences, on peut supposer que les conséquences de l’invention des minorités par le colonialisme s’exercent encore, et que le génocide au Rwanda est intimement lié à des tensions entre Tutsis et Hutus historiquement exacerbées par l’Allemagne, la Belgique puis la France…

AGNÈS FRESCHEL
Avril 2015

L’exposé de Michel Barrillon a eu lieu le 25 mars à la Maison de la Région, Marseille, dans le cadre de Mémoire pour demain. Lire ici le texte qu’il a rédigé à partir de cette intervention : http://collectif-roosevelt.fr/actu/en-a-t-on-fini-avec-le-totalitarisme/

La conférence d’Ella Shohat a eu lieu le 26 mars au MuCEM, Marseille, dans le cadre du cycle sur La Peur, raisons et déraisons

Photo : Lizzie Van Zyl, enfant boer internée et morte dans le camp de concentration britannique de Bloemfontein durant la Seconde Guerre des Boers

Illustration : Noce juive au Maroc, Eugène Delacroix, 1939. 105 x 140 cm c Musée du Louvre – A. Dequier – M. Bard

Noce-juive-au-Maroc,-Eugène-Delacroix,-1939.-105-x-140-cm-c-Musée-du-Louvre---A.-Dequier---M.-Bard-1


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