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Un documentaire du journaliste Gilles Rof dresse le bilan accablant de l'ère Gaudin à Marseille

Gaudin, bréviaire et inventaire

• 18 novembre 2019 •
Un documentaire du journaliste Gilles Rof dresse le bilan accablant de l'ère Gaudin à Marseille - Zibeline

Le journaliste Gilles Rof réalise un film documentaire particulièrement explicite sur la personnalité du maire de Marseille, témoignages et archives à l’appui.

Quand Gilles Rof se lance dans la réalisation de son film Baron sans descendance : Gaudin, l’heure de l’inventaire, il y a plus de deux ans, il est loin d’imaginer l’onde de choc que connaîtra Marseille par un matin pluvieux du 5 novembre 2018. Les effondrements de la rue d’Aubagne et la mobilisation populaire qui s’en suit bouleversent considérablement son projet, autant que la perception de l’action politique menée pendant près d’un quart de siècle par un maire en fin de règne en sera altérée. C’est d’ailleurs par des images d’affrontements devant l’Hôtel de ville entre forces de l’ordre et manifestants excédés que commence le documentaire.

Animal politique

Les premiers témoignages sur la personnalité de Jean-Claude Gaudin viennent de son propre camp politique qu’il n’a pas pour autant épargné. « Acteur », « charmeur », les qualificatifs sonnent faussement flatteurs. De ses débuts au Centre national indépendant (le parti d’Antoine Pinay) en 1965 au dernier jour de son quatrième mandat en mars prochain, celui qui fut député, ministre, vice-président du Sénat et maire de la deuxième ville de France est décrit unanimement comme un animal politique. « Pas un maire bâtisseur mais un maire de pouvoir (…), de politique politicienne », selon Guy Teissier, vieux complice et colistier malmené. Qui a « fricoté » avec le Front national pour devenir Président de la Région, comme le rappelle Renaud Muselier, en des temps où elle était formée d’anciens de l’OAS, précise Patrick Mennucci. Mais finalement que faire d’autre que trahir les siens jusqu’à l’extrême droite puisque, comme il le dit lui-même des trémolos dans la voix, il n’a « pas de famille » ?

Soutien de la bourgeoisie

La force du film tient notamment dans la liberté de parole des interviewés, protagoniste principal compris, parfois jusqu’à l’indécence. Comme la comparaison de la tragédie de Noailles à l’émotion suscitée par un acte terroriste. Ou encore la justification toute naturelle de Martine Vassal de son arrivée en politique : ses grands-parents sont amis avec les parents du maire, le maire avec ses parents, c’est une voisine de Mazargues et elle cherche une nouvelle activité ? Gaudin lui trouve une place sur ses listes !

Son mentor semble se prêter au jeu de la confidence avec sincérité, évoque le rôle prépondérant de l’Église catholique dans sa propre construction, l’influence permanente de son directeur de cabinet Claude Bertrand ou encore son rapport à la bourgeoisie dont il n’est pas issu mais qui le soutiendra dès sa candidature aux législatives de 1978. Passage truculent lorsque l’édile justifie l’engagement non tenu de céder son fauteuil dès 2001 à Renaud Muselier, dauphin trahi à deux reprises, au prétexte d’une décision prise sous « un coup de fatigue ». Une promesse qu’il aurait reformulée plus récemment à Bruno Gilles mais aussi rapidement balayée en raison d’une fuite journalistique !

Et autres soutiens

Les éternels outsiders n’y vont naturellement pas de main morte sur celui qu’ils n’ont jamais réussi à déboulonner. Patrick Mennucci abordant la question du clientélisme et Samia Ghali la fracture Nord-Sud, Lisette Narducci celle d’une alliance décevante qu’elle regrette d’avoir passé en échange de sa mairie de secteur.

Il aurait été intéressant d’entendre, à gauche, d’autres commentaires que ceux issus du PS. Mais celui de Patrick Rué, secrétaire régional de FO territoriaux, déjà allié de Gaston Defferre, est édifiant. Loin de nier l’influence qu’il exerce sur les avancements et embauches des employés de la Ville « en échange » du poids électoral que représentent ses adhérents, il semble s’en amuser, fier de son pouvoir  : 20 000 employés municipaux, dans une ville où le taux d’inscription sur les listes électorales et la participation sont particulièrement bas, cela compte, et Gaudin a été élu avec seulement 96 000 voix, dans une ville de plus de 850 000 habitants. Le clientélisme, les « cadeaux », depuis Defferre, pèsent davantage que le projet politique pour « remporter la ville », comme le déplore Mennucci, quand tous rappellent son alliance objective avec Guérini, familier des mêmes procédés, durant le troisième mandat.

Portrait à charge

La voix off du film est celle du musicien et interprète marseillais Fred Nevché, à la neutralité naïve d’un lecteur de conte pour enfant. Car c’est en se détournant d’une approche polémiste, voire en recherchant l’objectivité, que Gilles Rof, par ailleurs correspondant du Monde, signe au final le portrait à charge d’un élu au bilan accablant, résumé en trois mots par le politiste Nicolas Maisetti : « creusement des inégalités ». 40% de chômage au Nord, 10% au Sud. Le journaliste réalisateur se garde de s’épancher sur des considérations idéologiques. Les images des rues barrées, des quartiers dégradés, de la pauvreté accablante, parlent d’elles-mêmes. La caméra pointée sur sa ville et ses dirigeants en dit bien plus long qu’un tract de l’opposition.

LUDOVIC TOMAS et AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2019

Gaudin, l’heure de l’inventaire, réalisé par Gilles Rof, a été présenté en avant-première au cinéma Le Prado, à Marseille, le 7 novembre.

Il sera diffusé sur France 3 le 18 novembre, dans le cadre d’une série, Élu public n°1, consacrée aux maires français de plus de 70 ans ayant au moins trois mandats à leur actif : Jean-Claude Gaudin, Martine Aubry à Lille, Gérard Collomb à Lyon, Alain Juppé à Bordeaux.

Ces documentaires seront également programmés sur Public Sénat en janvier 2020.

Photo : Image du film Gaudin, l’heure de l’inventaire -c- Gilles Rof


Cinéma le Prado
36 Avenue du Prado
13006 Marseille
04 91 37 66 83
http://www.cinema-leprado.fr/