Liqueurs, cosmétiques, huiles essentielles...Quand l'engouement pour les plantes sauvages les menace

Gare à trop ou mal cueillir

Liqueurs, cosmétiques, huiles essentielles...Quand l'engouement pour les plantes sauvages les menace - Zibeline

Liqueurs, cosmétiques, huiles essentielles… l’engouement pour les plantes sauvages peut les mettre en danger. Le Conservatoire Botanique National Alpin lance une étude sur les pratiques de cueillette dans 7 départements pour en mesurer les conséquences.

Depuis des millénaires, les humains utilisent les propriétés médicinales ou les parfums des plantes, en tisanes, décoctions, compresses, distillats… Quelques décennies de médecine conventionnelle, malgré les assauts des laboratoires pharmaceutiques, alors que le métier d’herboriste n’est plus reconnu officiellement en France depuis 1941, n’ont pas éteint l’intérêt du public pour leurs vertus. Les huiles essentielles, particulièrement, sont à la mode. Il s’en vend de plus en plus dans les pharmacies, les boutiques bio ou en ligne. Mais, pour obtenir un petit flacon de quelques millilitres, il faut beaucoup de matière première : 120 kg de lavande, au minimum, sont ainsi nécessaires pour obtenir un litre de précieux liquide. Lorsque les plantes se cultivent, cela assure un revenu aux paysans. Mais les collectes se font aussi beaucoup sur les espèces sauvages, notamment dans les hot spots1 de biodiversité en Méditerranée, ou dans les zones montagneuses. La tension sur les « ressources » s’accroît, les prélèvements à but commerciaux se multiplient et s’ajoutent aux cueillettes des habitants et des touristes. Les pouvoirs publics, quand ils en prennent conscience, peuvent tenter de réglementer les récoltes, mais très souvent les données manquent, dans une filière peu adaptée aux grilles de lectures technocratiques.

Projet Care

Les zones où poussent les différentes plantes sont répertoriées et leur évolution peu ou prou suivie par les naturalistes et les conservatoires, réserves, parcs nationaux, parcs naturels…, voire l’ONF ou les Dreal. Mais les situations peuvent évoluer vite, sous l’effet du changement climatique ou l’apparition d’espèces invasives telles que la ravageuse pyrale du buis, lépidoptère introduit en Europe dans les années 2000 via des végétaux importés d’Asie. Il devient donc urgent d’établir un état des lieux des cueillettes, en levant dans la mesure du possible l’opacité sur les pratiques, afin de mesurer leur impact sur des plantes déjà bien affectées par la pluviométrie chaotique et la pollution.

C’est la raison pour laquelle le Conservatoire Botanique National Alpin, organisme dédié à la préservation de la flore et des végétations des Alpes françaises, a lancé le 19 octobre dernier une grande étude qui portera sur sept départements (01, 04, 05, 26, 38, 73, 74). Le projet CARE, pour Cueillette Alpine ResponsablE, est piloté par l’Université des Saveurs et de Senteurs à Forcalquier, mais il repose sur une démarche collective, en associant tous les acteurs concernés, cueilleurs, acheteurs et institutions. Même, et surtout, s’ils ont des intérêts divergents… Car en définitive, comme le soulignait Laetitia Bonin, responsable des achats du laboratoire Acanthis, les entreprises qui utilisent le plus les ressources naturelles peuvent aussi avoir envie de les protéger, ne serait-ce que pour continuer à exercer leur métier. Pour répondre à la demande des consommateurs, elle et ses concurrents doivent parfois franchir les frontières afin de s’approvisionner en Arnica des montagnes, « la plante la plus sous tension ».

Quelques exemples

Hormis cette herbacée vivace réputée souveraine contre les hématomes, quelles sont les espèces les plus cueillies ? Lors du lancement de CARE, Luc Garraud, botaniste du CBNA, et Laurence Chabert, ethnobotaniste dans les Alpes-de-Haute-Provence, en ont évoqué plusieurs. L’Ail des ours -plante des sous-bois à ne pas confondre avec le muguet, mortel, auquel il ressemble avec ses larges feuilles- est de plus en plus utilisé dans l’alimentaire. « On commence à en voir sur le marché à Gap. » Les trois variétés utilisées dans la distillation du Génépi (Artemisia Umbelliformis, Glacialis et Eriantha) sont pillées car les restaurants des Alpes écoulent des litres de cet alcool digestif. Idem pour la Vulnéraire des Chartreux, qui entre dans la composition d’une belle liqueur verte, la Chartreuse. Moins célèbre par chez nous, la Rhodiole subit aussi une forte pression, alors que les populations alpines sont faibles et morcelées. « Reconstituant et antidépresseur très connu dans la pharmacopée chinoise, elle est très demandée par les acheteurs asiatiques qui ont écumé toutes celles des contrefort de l’Himalaya et se tournent vers les ressources occidentales. »

Partager les informations

La démarche collaborative de CARE peut s’appuyer sur des précédents ailleurs sur le territoire français. Le 19 octobre, l’ethnologue Raphaële Garreta, du Conservatoire Botanique National Midi-Pyrénées, a témoigné des avancées sur son secteur, où depuis une dizaine d’années elle identifie les filières, les acteurs… et les zones d’ombre. « Dans les Pyrénées, le modèle dominant est celui des petits cueilleurs artisanaux, en circuit court en vente directe. Mais les industriels restent les grands absents des discussions, n’ouvrent pas leurs carnets de commandes, entretenant beaucoup de secret. »

En Corse, pays de la Criste marine, de l’Hélichryse ou de la Myrte, une Charte de cueillette des plantes à parfums aromatiques et médicinales a été adoptée dès 2004 par tous les producteurs et l’Office de l’environnement. Elle encadre les pratiques et veille notamment à ce que la taille se fasse « soigneusement et manuellement avec des outils adaptés permettant une régénération : serpe à dent, faucille à tranchant, sécateurs ». Comme le relève Jean-François Rousseau, du syndicat Simples, au cours de l’étude CARE, « il serait intéressant de savoir si les cueilleurs sont formés ou s’ils se contentent de tirer sur la plante », au risque d’aggraver les dégâts. Trancher des sommités fleuries peut mettre en danger la reproduction, arracher les racines, l’ensemble du pied.

Comment bien faire ?

« Il y a un grand besoin d’éducation populaire », explique Thierry Thévenin, paysan-herboriste, auteur avec Cédric Perraudeau et Jacky Jousson du bel ouvrage Le chemin des herbes2, car nous sommes nombreux et la ressource est fragile ». Deux questions sont essentielles à se poser avant récolte : « Combien puis-je en ramasser ? Combien de temps attendre avant de revenir ? ». Son conseil : sur chaque site, si la plante est commune, laisser au minimum un tiers des pieds indemnes pour les espèces annuelles, deux tiers pour les vivaces ou bisannuelles. Si elle est plus rare, pas plus d’un dixième ne doit être cueilli. Il convient de laisser reposer le site deux années sur cinq au moins. Dans ces conditions, la vitalité de l’écosystème sera préservée, à la grande joie des générations futures. Adoptons les mots de ce fin connaisseur, en conclusion : « Découvrez, apprenez, cueillez, mangez, jouez, prenez soin de vous avec les herbes. C’est peut-être le bien culturel le plus précieux que nos civilisations aient produit. […] Il nous invite à connaître, à considérer, à respecter et à aimer ce qui nous entoure. »

GAËLLE CLOAREC
Février 2022

1 Zone biogéographique, terrestre ou marine, possédant une grande richesse de biodiversité particulièrement menacée par l’activité humaine.

2 Cf l’intervention de Thierry Thévenin au festival Agir pour le vivant et la Fête des Simples.

À lire :
Le chemin des herbes
Thierry Thévenin, Cédric Perraudeau, Jacky Jousson
Éditions Ulmer, 30 €

Photo : Lavande sauvage du Plateau de Valensole -c- G.C.