Duplicité de l'État, qui maintient de grands travaux en contradiction avec ses engagements écologiques : le cas d'Arles

Freiner la voitureVu par Zibeline

Duplicité de l'État, qui maintient de grands travaux en contradiction avec ses engagements écologiques : le cas d'Arles - Zibeline

Le projet de contournement autoroutier d’Arles, lancé il y a 25 ans, ressort des cartons. Agriculteurs, collectifs citoyens, scientifiques et associations environnementales s’y opposent fermement et mettent l’État face à ses contradictions.

Un collectif inédit

Ce ne sont pas toujours les meilleurs amis du monde, mais, parfois, le monde paysan, syndicats compris, les mouvements écologistes et les scientifiques tombent d’accord pour faire cause commune. C’est ce qu’il se passe depuis cet hiver en pays d’Arles, où 24 structures1 de la Camargue et de la Crau se sont associées pour dénoncer un projet de contournement autoroutier de la ville. Une idée née il y a un quart de siècle, afin de la soulager de ses embouteillages chroniques, plus ou moins abandonnée puis relancée récemment par la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement Paca (Dreal), service déconcentré de l’État. Face à la Dreal, qui a mis en place une concertation publique dont les conclusions ne sont pas encore publiées -elles devraient l’être « d’ici la fin du mois de mai » selon le service de communication-, le collectif dénonce la mise en danger de leur territoire par une grande infrastructure de plus. Le département des Bouches-du-Rhône, déplorent ses membres, est déjà bien trop artificialisé : environ 15% des sols, soit trois fois plus que la moyenne nationale. Dans le delta du Rhône, hébergeant une biodiversité aussi exceptionnelle que vulnérable, le tracé prévu dit du Sud Viguerat, 13 kilomètres d’autoroute, « sacrifierait ces richesses naturelles, culturelles et économiques sur l’autel du transport routier ».

Problématique de l’eau

Parce que sur ce littoral puissamment modelé par les hommes au fil des siècles, un équilibre perdure entre faune et flore sauvage, culture, agriculture, élevage… Et tout tourne autour de l’eau. Jean-Luc Moya, fondateur de l’association Agir pour la Crau, explique l’importance du foin réputé qui pousse ici, seule AOC non destinée à la consommation humaine, dont les surfaces seraient réduites. « Sous nos pieds s’étend une nappe phréatique équivalente au tiers de l’Étang de Berre. Elle permet à 270 000 personnes, de Salon-de-Provence jusqu’à Arles, de boire de l’eau potable, sans compter les usages agricoles et industriels. À 80% abondée par l’irrigation gravitaire liée au foin de Crau, cultivé sans intrants chimiques. Un réseau ingénieux, conçu par l’ingénieur Adam de Craponne au XVIe siècle2, capte l’eau de la Durance, qui inonde les prairies et percole le sol. Filtrée par le poudingue, roche assez dense, elle est d’une grande pureté. »

Détruire des terres agricoles et notamment ces prairies est dangereux : plus on agresse la nappe, plus elle se dégrade. « On est en Camargue ! Elle est à fleur de sol, entre 0 et 10 mètres, donc très vulnérable à la salinisation et aux pollutions. Avec ce chantier, les gravats, le creusement… » Sur ce point, la Dreal répond que des systèmes de protection de la ressource en eau sont prévus pour l’ensemble du projet, et « feront l’objet, lors de l’étude d’impact, d’une attention toute particulière, en lien avec les recommandations du Syndicat mixte de gestion de la nappe Phréatique de la Crau (SYMCRAU) ».

Cependant la pollution n’est, selon Jean-Luc Moya, pas le risque le plus important : ce serait plutôt l’amoindrissement des capacités de stockage de la nappe. « On évoque 10 hectares par ci, 10 par là… mais le tronçon autoroutier va prendre 120 hectares, les sites logistiques 400, telle zone d’activité 150 de plus ! Les élus disent qu’on n’est pas à ça près, que la nappe représente des millions de mètres cubes… Je ne sais pas s’ils ont entendu parler du “ petit ” dérèglement climatique !? 80% du territoire camarguais est à moins d’1 mètre au-dessus du niveau de la mer, qui monte ! »

Position des élus locaux

Les élus locaux auxquels il fait allusion espèrent que le détournement désengorgera Arles et permettra une requalification de la RN113. Marie-Amélie Coccia, conseillère municipale et vice-présidente déléguée aux transports et à la mobilité de l’Agglomération, s’agace des critiques. « On n’est pas des grands méchants : je n’ai pas envie qu’on dise que le centre-ville est apaisé et que le trafic augmente sur l’autoroute. » La Ville espère négocier avec l’État pour la relance du ferroviaire. « Ce sera peut-être un échec, mais on fait ce pari-là dans le cadre d’un projet global de mobilité, parce que si des gens ont envie de quitter leur voiture pour prendre les transports en communs, ce sera déjà une victoire par rapport au réchauffement. » Après étude des documents fournis par la Dreal, elle trouve le tracé Sud Viguerat équilibré et se dit prête à porter des mesures d’améliorations, tout en déplorant que ce sujet de contournement soit très politisé. « La concertation n’était pas finie qu’il y avait déjà une menace de Zad, qui ne tiendrait pas d’ailleurs à Arles ! Faire croire qu’on va tuer les flamants roses et des millions de grenouilles… Il y a probablement une part de vrai, je ne dis pas que cela n’aura aucun impact, mais par rapport aux gains… »

Effectivement, les luttes contre les grands projets inutiles se multiplient à travers le pays3, et le fait que le projet soit ressorti des cartons notamment sous l’impulsion de Monica Michel, députée LREM, éveille des soupçons. Cette dernière, compagne d’Éric Brassart, ancien directeur général du Port autonome, a été directrice commerciale du Grand Port Maritime de Marseille pendant 18 ans. Or le GPMM prévoit ces prochaines années d’augmenter fortement l’afflux de marchandises en direction de toute l’Europe, ce qui amène à s’interroger sur ses motivations.

L’enjeu derrière l’enjeu

Laure Vadon, éleveuse de chevaux et taureaux du mas Saint-Germain, appartenant à sa famille depuis la Révolution française, observe déjà un renforcement de la circulation, avec des véhicules légers venus d’Europe de l’Est, qui concurrencent les semi-remorques espagnols. « Ce sont de petits camions avec bâches, immatriculés en Pologne ou Roumanie. Comme ils n’ont pas les contraintes sur les doubles essieux ou le tonnage, ils peuvent emprunter les départementales. » Sa crainte est de voir se constituer en Camargue la voie la plus courte entre l’Italie et l’Espagne, avec un flux ininterrompu de moteurs.

Une inquiétude partagée par Jean Jalbert, directeur de la Tour du Valat, institut de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes. D’après le scientifique, « Il est illusoire d’espérer le réduire si on facilite le transport routier. C’est évident qu’en réalisant un aspirateur à camions, comme cette autoroute, il y en aura plus ! On peut continuer à avoir des postures incantatoires en disant qu’il faut un report modal, mais si on fait plus de voies routières et qu’on investit moins dans le ferroviaire et le fluvial, c’est sûr qu’on ira d’échec en échec, avec des constats de plus en plus critiques. Personne ne l’affirme comme une volonté, les aménageurs avancent chacun leur projet de manière séparée, mais quand on relie les points géographiques, on perçoit très bien la cohérence, qui ne peut que conduire à une augmentation forte du trafic. »

La Tour du Valat a signé la tribune du collectif s’opposant au contournement, et rédigé un document, adressé à la Dreal et aux élus locaux, étayant point par point que sa réalisation serait préjudiciable à l’agriculture et à l’environnement, incompatible avec les engagements de la France en matière de climat, de biodiversité et d’artificialisation des sols. Jean Jalbert soupire : « Le dossier présenté à la concertation était fait pour convaincre sur le plan tactique, mais plein d’incohérences sur le plan technique : il affirme que ce projet est exemplaire dans sa stratégie bas carbone, les éléments chiffrés disent exactement l’inverse ! ».

Duplicité de l’État

Marie-Amélie Coccia, l’élue arlésienne, relève à juste titre qu’il faut impérativement faire quelque chose pour les riverains de la Nationale 113, soumis à des nuisances insupportables. « 75 000 véhicules traversent quotidiennement la ville, 5000 personnes vivent à moins de 150 mètres de la RN et 11 000 entre ici et Saint-Martin-de-Crau : ça fait du monde qui bouffe du CO2 ! » Elle évoque particulièrement le quartier Barriol, « probablement le plus pauvre d’Arles, exclu socialement et géographiquement parce qu’il n’est pas du bon côté de la route ». Un point de vue que partage entièrement le collectif opposé au contournement, qui toutefois propose d’étudier d’autres solutions, listées par Marie-Hélène Bousquet-Fabre, vice-présidente de l’association Arles Camargue Environnement Nature (ACEN) : « limitation de vitesse, murs antibruit, revêtements silencieux, détour des camions par arrêté préfectoral sur la pointe du triangle Berre-Orange, voie sous-fluviale… » Certaines, s’appuyant sur l’existant, impliqueraient un coût bien moindre.

Jean Jalbert abonde : « Notre collectif est parfois accusé d’être constitué d’ayatollahs de l’environnement, ce qui n’est pas du tout notre posture. Nous sommes conscients du besoin de résoudre ces problèmes de circulation, mais depuis des décennies des mesures auraient pu être prises pour les limiter… aucune ne l’a été. Il s’agit d’une route nationale, sous la responsabilité de l’État, qui aurait dû les mettre en place. Évidemment, l’exaspération de la population s’exacerbe à chaque accident et face aux nuisances, le ton monte entre les pro et les anti-contournement. » Le chercheur défend une démarche factuelle, non partisane ou idéologique, basée sur les documents publiés par l’État lui-même, et estime que le constat est sans appel. « Je suis de plus en plus frappé par ce grand écart dans son rôle de planificateur : il prend des engagements assez importants en matière climatique ou de biodiversité, mais lorsqu’il est maître d’ouvrage de tels travaux, ne fait rien pour s’y conformer. C’est déprimant. C’est une forme de duplicité très préjudiciable… voire pire. »

Jean-Luc Moya, quant à lui, une fois exprimée son irritation contre les « chantres de la logistique du Port Marseille-Fos », se dit plutôt optimiste. « Ma conviction profonde est que cette autoroute ne se fera pas. Qui portera un projet pour dans 15 ans, à un milliard d’euros, avec une contestation comme on ne l’a jamais vue sur le territoire ? » D’autant que d’autres points chauds se dessinent, à Avignon par exemple où un autre contournement est voulu par le Premier ministre, comme le révèlent nos confrères de Reporterre.

GAËLLE CLOAREC
Avril 2021

1 Arles Camargue Environnement & Nature (ACEN) ; Tour du Valat ; Centre Français du Riz ; Comité Foin de Crau ; Agir pour la Crau ; Chambre d’agriculture des Bouches-du-Rhône ; Syndicat des Riziculteurs de France et filière ; FDSEA13 ; Fédération des Manadiers ; Fédération Départementale Ovine 13 ; Jeunes Agriculteurs ; Association bovine des Bouches-du-Rhône ; Association des éleveurs français de Toros de Combat ; Association des éleveurs de Chevaux de race Camargue ; France nature Environnement 13 ; Nature et Citoyenneté Crau Camargue Alpilles (NACICCA) ; Collectif des Riverains : Quel avenir pour Pont de Crau ? ; IGP Agneau de Sisteron ; AOP Taureau de Camargue ; Livre généalogique de la Raço di Biou ; Antique Confrérie des Gardians de Saint-Georges ; Société Nationale de Protection de la Nature ; Université du Domaine du Possible.

2 Lire l’article de Marylène Soma-Bonfillon L’irrigation en Provence : des aménagements et des pratiques au coeur des transformations économiques, environnementales et sociales sur persee.fr

3 Référencées sur ces liens : reporterre.net/La-carte-des-luttes-contre-les-grands-projets-inutiles et lessoulevementsdelaterre.org/appel

Photos : Route European Roads – CC0 et Camargue -c- Corinne Dub