Entretien avec la philosophe Catherine Colliot-Thélène, invitée des Rencontres d'Averroès

Fluctuation des démocraties

• 15 novembre 2019 •
Entretien avec la philosophe Catherine Colliot-Thélène, invitée des Rencontres d'Averroès - Zibeline

Nos pages ouvertes aux jeunes !

Depuis plusieurs semaines Zibeline a le plaisir d’accueillir 5 étudiants de SciencesPoAix en Master 2 de journalisme.

En collaboration avec la rédaction, ils ont écrit et maquetté les pages qui annoncent les Rencontres d’Averroès 2019 et donnent un éclairage sur sa thématique, Fin(s) de la démocratie.

Démocratie, Peuple, Liberté, Engagement politique sur notre rive et tout autour de la Méditerranée : des problématiques brûlantes pour qui se destine au métier de journaliste, mais aussi pour les classes de Lycées et Collèges marseillais dans lesquels les étudiants nous accompagnent pour des interventions d’éducation à l’information et aux médias tout au long du mois de novembre.

Vous retrouverez les articles des étudiants distribués chaque jour durant les Rencontres d’Averroès à La Criée : écrits et imprimés à chaud chaque soir !

Ceux des lycéens et des collégiens, écrits à l’issue des Rencontres d’Averroès, seront publiés dans nos prochaines éditions, et sur journalzibeline.fr.

La rédaction


Entrevue avec Catherine Colliot-Thélène, professeur de philosophie à l’université Rennes 1

La démocratie est souvent présentée comme un modèle politique exemplaire. La présenteriez-vous ainsi ?

Un grand nombre des régimes politiques dits démocratiques contreviennent, de façon plus ou moins importante, aux principes de bases de la démocratie.

Il faut bien constater qu’il existe une tension entre la logique de la volonté souveraine du peuple et les contraintes de l’« État de droit ». Il n’est pas impensable qu’un peuple -entendons, les citoyens électeurs- se prononce majoritairement en faveur de partis politiques peu respectueux des libertés publiques (liberté de la presse, notamment) ou de l’indépendance de la justice. Dira-t-on que les régimes politiques constitués dans ces conditions sont démocratiques, ou non ? En bref : il est impossible d’affirmer que la démocratie est « un modèle politique exemplaire », parce que la question qui se pose aujourd’hui est de savoir ce que signifie le terme « démocratie ».

Dans votre ouvrage La démocratie sans « demos », vous écrivez « Démocratie est le nom que nous donnons aujourd’hui à la communauté politique idéale, dont l’on admet que les sociétés occidentales contemporaines constituent des formes approchées ». Pour vous, le terme de « démocratie » n’est plus adapté à nos régimes politiques contemporains ?

Le terme « démocratie » est devenu dans notre univers culturel le nom de la communauté politique idéale : il fonctionne comme une valorisation de ce qu’il désigne et non pas comme un contenu déterminé et unique. Ce qui signifie aussi qu’il n’a pas le même sens selon ceux qui l’utilisent… C’est en toute bonne foi que les défenseurs des institutions classiques de la démocratie libérale représentative se pensent démocrates, et en toute bonne foi aussi que d’autres, déplorant pourtant le caractère insuffisamment démocratique des régimes représentatifs, se revendiquent également démocrates. Finalement, une grande partie des batailles politiques d’aujourd’hui se mène, non pas pour ou contre la démocratie, mais autour du contenu que l’on donne à ce terme.

La guerre d’Irak et ses conséquences ont mené à un scepticisme envers l’idée de démocratie dans de nombreux pays arabes, qui perçoivent la démocratie comme souvent liée à une forme d’impérialisme occidental. Qu’en pensez-vous ? Comment faire pour dépasser cet a priori ?

Des gouvernements occidentaux, les États-Unis en particulier, ont mené des guerres motivées par des enjeux économiques et de pouvoir, en prétendant défendre ou étendre la démocratie. Je ne peux pas dire ce qu’est la démocratie, mais une chose est certaine : elle ne vient pas d’« en haut ». Le printemps arabe était un mouvement populaire, contre des gouvernements autoritaires et souvent corrompus, c’était un mouvement incontestablement démocratique. La déception des populations aujourd’hui n’est pas un scepticisme envers l’idée de démocratie, mais elle manifeste probablement un doute quant à la possibilité d’en finir avec l’autoritarisme et la corruption.

Nous assistons à une forte demande de démocratie participative qui se manifeste un peu partout. Vous l’évoquez d’ailleurs dans votre ouvrage La démocratie sans « demos » en ces termes : « une forme inédite de communauté qui accomplirait les promesses non tenues par ces démocraties ». Mais quelle place occupent aujourd’hui les peuples dans nos démocraties méditerranéennes ?

S’agissant de la démocratie participative, je pense qu’elle est nécessaire, en général, mais aussi en particulier aujourd’hui, parce que certaines institutions de la démocratie représentative ne fonctionnent plus. Quelques couches sociales n’ont plus du tout l’impression d’être « représentées », au sens où leurs votes exerceraient une influence, si faible soit-elle, sur les politiques publiques. Les individus appartenant à ces couches sociales n’ont plus le choix, dans ces conditions, qu’entre l’abstention ou les votes purement protestataires (que l’on dit « populistes »). Offrir de façon générale aux citoyens d’autres moyens d’intervenir sur les politiques menées en leur nom, et qui les concernent, est non seulement souhaitable pour des raisons de principe, mais aussi recommandable pour assurer ou restaurer la confiance des citoyens dans leurs institutions. Le développement de formes de démocratie participative va par ailleurs de pair avec une pluralisation des lieux de la démocratie : celle-ci ne se joue pas uniquement au niveau des politiques nationales, mais aussi dans des espaces plus limités comme dans les entreprises. Ce développement de la démocratie participative implique donc une décentralisation du pouvoir politique et une lutte contre la bureaucratisation.

Quel avenir envisagez-vous pour les démocraties européennes ?

Les démocraties européennes connaissent deux changements : le développement des clivages socio-économiques et la réduction des services publics et des prestations sociales d’un côté, et la multiplication des lois et mesures administratives restreignant les libertés publiques de l’autre. Ce processus met à mal une conception de la démocratie -l’État de droit social, qui avait été le socle du compromis social des décennies de l’après Seconde Guerre mondiale. La montée des souverainismes nationalistes, très souvent xénophobes, témoigne d’ailleurs de ce que l’on appelle couramment les « populismes ». Nos gouvernements -sous prétexte de maîtriser les désordres liés aux protestations sociales ou de lutter contre le terrorisme-, multiplient les lois répressives, brouillent la différence entre le régime légal ordinaire de l’État de droit et les mesures requises par un état d’urgence (qui devraient être exceptionnelles) et accentuent la répression judiciaire et policière des luttes sociales… Ils jouent le jeu de ces démagogues populistes qu’ils disent être leurs adversaires. En tant que régime politique, la démocratie doit certes assurer l’ordre et la sécurité. Mais si elle n’y parvient qu’en portant atteinte aux libertés, elle cesse de mériter le nom de démocratie, au sens moderne du terme, qui inclut les principes de l’État de droit.

PROPOS RECUEILLIS PAR NINA BARBAROUX-PAGONIS ET WASSILA BELHACINE
Novembre 2019

Table ronde I le 15 nov, à 15h
Aux origines de la démocratie. Un modèle européen universel ?
avec Yadh Ben Achour, Catherine Colliot-Thélène, Paulin Ismard, Catherine Virlouvet

Photo : -c- Aris Messinis-AFP


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