Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d'Avignon. Aujourd'hui Paul Rondin, directeur délégué du Festival d’Avignon

Festival(s) d’Avignon : transformer le cauchemar en rêve

Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d'Avignon. Aujourd'hui Paul Rondin, directeur délégué du Festival d’Avignon - Zibeline

Le In et le Off annulés, la capitale mondiale du théâtre en juillet vit un véritable séisme culturel et économique. Si le soutien réactif de l’ensemble des collectivités territoriales et de l’État permet aux structures de limiter la casse, toutes ont le regard tourné vers un avenir plus ou moins proche qu’elles tentent de réinventer. A l’instar de la Semaine d’Art proposée à l’automne par la direction du Festival, les initiatives se construisent dans un contexte encore largement dominé par les incertitudes. Avec un objectif commun : se mobiliser pour que les intermittents et salariés vivent, les artistes créent et les œuvres existent.

Pendant plusieurs jours, Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d’Avignon. Aujourd’hui Paul Rondin, directeur délégué du Festival d’Avignon


 

« Reconnaître notre fragilité, c’est déjà savoir qu’on peut changer les choses et qu’on doit les changer »


Zibeline :
Un report a-t-il été envisagé ?

Paul Rondin : Le principe même du Festival d’Avignon est d’être un festival de créations, avec 80% d’inédits. Ce sont donc pour beaucoup des premières, programmées pour exister en juillet 2020 et auxquelles on souhaite de ne plus être des premières en 2021. Ce serait bizarre de proposer un festival réchauffé en 2021. Quant au report plus tard dans l’été, on l’a étudié parmi différents scénarios avant même le discours du président de la République du 13 avril. L’idée n’a pas été très concluante parce que la plupart des compagnies n’était pas forcément disponible. D’autant plus qu’on avait une forte crainte d’impossibilité de déplacement des équipes étrangères. Probablement que beaucoup n’auraient pas eu l’autorisation ou de sortir ou d’entrer sur le territoire français. Cela mettait tellement de points d’interrogation que ce n’était pas une hypothèse assez solide. Et on a bien fait de ne pas aller plus loin.

Le conseil d’administration du Festival a validé à l’unanimité le plan d’annulation de la 74e édition et de relance. Quelles mesures contient-il ?

D’abord des mesures sociales pour que l’outil soit opérationnel et ceux qui le font vivre ne soient pas précarisés. Tous les salariés, qu’ils soient en CDI, en CDD, intermittents ou saisonniers, seront pris en charge. Le Festival a décidé de compléter de 30% le salaire de ceux qui sont au chômage partiel pour qu’il n’y ait pas de baisse de revenus. Le plus compliqué était pour les intermittents et saisonniers qui n’étaient pas encore engagés. Notre responsabilité étant d’être à leur côté, on a proposé que les subventions de fonctionnement du Festival soient transformées en indemnisations. Cela concerne 366 salariés sur un total de 432 personnes qui seront indemnisés à 100% de la valeur brute de leur salaire. Toutes les collectivités ont accepté le principe. Leur réactivité et leur maturité ont été impressionnantes.

Il y a également des mesures de soutien à la production artistique…

Elles touchent toutes les compagnies. Nous maintenons tous nos apports financiers aux coproductions y compris à celles qui ne bénéficieront d’aucun report. Dans le même temps, on a sanctuarisé une enveloppe de coproduction pour 2021 équivalent de celle de 2019 pour 2020 qui est d’un demi-million car on sait très bien qu’il y aura des besoins extrêmement importants à l’automne pour des spectacles à fabriquer plus tard. Évidemment nous payons le coût plateau aux compagnies pour les spectacles annulés non reportés. Pour celles, pas très nombreuses, que nous pourrons accueillir en juillet 2021, on leur a proposé de leur verser dès maintenant 50% de la cession et le solde l’année prochaine parce que les compagnies sont pratiquement toutes en défaut de trésorerie puisqu’elles ne tournent plus depuis quasiment début mars. On met également la Fabrica (lieu permanent de résidence et de diffusion du Festival d’Avignon, ndlr) à disposition des compagnies qui ont été stoppées dans leurs répétitions et ont besoin de finir un spectacle, qu’il soit présenté ou pas dans le cadre du Festival.

Quelles dispositions avez-vous prises pour le maintien de l’activité ?

C’est à la fois pour maintenir l’outil de travail, qui va de la charge d’entretien et d’investissement du matériel, du bâtiment et aussi garder un lien avec les spectateurs qui sont un peu orphelins. Un peu comme tout le monde, on va essayer d’organiser une présence audiovisuelle, numérique, en juillet avec France Télévision, et France Culture. Pour que dans la période qui aurait été celle du Festival, on puisse retrouver des choses qui avaient été filmées auparavant. On ajoutera aussi une sélection de moments de rencontres. Puis il y a l’idée, à l’automne, d’une Semaine d’Art -du nom que portait le tout premier Festival d’Avignon qui avait eu lieu en septembre- avec quelques représentations, conférences et rencontres.

Nous sommes en train de la bâtir, elle sera très modeste et conditionnée aux mesures sanitaires qui seront préconisées à ce moment-là. Nous voulons en faire un rendez-vous avec les artistes mais aussi avec la ville. Un mois de juillet sans Festival et quasiment pas de touristes pendant les mois de printemps et d’été privent Avignon et le Vaucluse de leurs deux principales ressources économiques. L’idée, en accord avec les collectivités, est que tous les opérateurs puissent proposer un certain nombre de choses pour que les visiteurs aient envie de passer quelques jours. Les temps forts se produiront uniquement dans des lieux équipés. On pense aux Pénitents blancs, à Benoît XII, à la Chartreuse, à la Collection Lambert…

Certaines productions prévues cet été ne verront-elles jamais le jour ?

Il est un peu tôt pour le dire, mais pour l’instant nous n’avons pas ce genre de nouvelle. On parle régulièrement avec toutes les compagnies et aucune création n’est complètement abandonnée à ce jour. Mais pour les équipes, tout va dépendre de la réouverture des maisons de spectacle. Si, par malheur, les théâtres devaient rouvrir encore plus tard que septembre, cela remettrait encore en question un certain nombre de créations inabouties. Et à force de retard, on pourrait avoir peur pour certaines d’entre elles. Si tout se passe comme prévu, je pense qu’on est sur un étalement sur deux saisons de tout ce qui était prévu pour le premier semestre 2020.

Envisagez-vous une programmation pendant la saison ?

On souhaite poursuivre le travail mené en direction des publics jeune et d’éducation. Et tout ce qui concerne nos actions culturelles éducatives reste d’actualité dès le mois de septembre. Probablement, après la Semaine d’Art, nous programmerons un spectacle jeune public comme on le fait chaque année, qui s’adresse à trois ou quatre mille enfants. Mais au-delà de ça, non, le Festival n’a pas vocation à programmer dans la saison, d’autant qu’il y a une offre riche à Avignon avec les scènes permanentes ou les Hivernales, autre festival extrêmement important.

Tous les grands partenaires du Festival maintiennent les subventions prévues pour l’exercice 2020. Qu’attendez-vous des pouvoirs publics pour l’après ? 

Qu’ils fassent de la politique autrement ? On est en train d’apprendre ou de réapprendre, en tous cas ceux qui avaient besoin de s’en convaincre –et visiblement il y en avait quand même quelques-uns– que notre société démocratique sans les piliers fondamentaux que sont, protégés de toute idée de rentabilité et de lucre, la santé, la recherche, l’éducation et la culture, ne peut pas fonctionner. Les trois premiers ont fait leurs preuves ces dernières semaines hélas. Le quatrième, la culture, devrait faire ses preuves plus tard. Parce qu’une société qui est aussi morcelée, qui s’est abandonnée à elle-même par force, va avoir besoin de retourner au collectif, de partager du sensible, de se nourrir d’autocritique. La culture de service public est immensément importante pour retisser les liens, au-delà de simples liens de travail, de consommation, de commerce. Si les politiques sont intelligents, et certains le sont, ils rebondiront sur cet aspect-là. Ils ne considéreront pas la culture comme un divertissement, un supplément d’âme, quelque chose pour occuper le bon peuple mais au contraire comme une exigence nécessaire et populaire, c’est-à-dire qui n’est pas réservée à un petit groupe, sans laquelle on ne fait pas société. Je ne fais pas un discours de théâtreux qui essaie de se persuader. Les mots que j’ai entendus au conseil d’administration, toutes tendances et collectivités confondues, me font plutôt croire que le personnel politique prend la mesure de ce que nous devons faire collectivement dans les mois prochains.

Le monde des arts et de la culture lui-même doit-il engager une réflexion particulière après les bouleversements qui le touchent depuis le début de la pandémie ?

Jamais le monde culturel et du spectacle vivant ne devrait penser que les choses se sont arrêtées. C’est la remise en question perpétuelle. Si être opérateur culturel, c’est reproduire toujours la même chose, ce serait mortifère et cela ne répondrait pas à la demande de la collectivité. Il y a un certain nombre de réflexions à faire avancer et surtout la revendication de ce que nous sommes, redire à quel endroit on est. On se laisse souvent enfermer dans la caricature qui prétend qu’on ne parlerait qu’à certains, qu’aux lectrices de Télérama, profs ou élites financières, etc. Ce qu’on oublie parfois, c’est que notre travail, c’est tout au long de l’année à travers des centaines de relation avec le public, d’ateliers, d’actions culturelles, artistiques, éducatives. Il faut accepter cette mission d’intérêt général, s’en convaincre et la porter haut et fort. Dans une société ultra-libérale, ce n’est pas si simple. Si on va plus loin, il y a des choses à réinventer dans les modèles économiques, notamment dans tout ce qui concerne l’économie sociale et solidaire.

Ne craignez-vous pas que la crise sanitaire et le confinement aient des conséquences à plus long terme sur la mobilisation du public pour le spectacle vivant ?

Je n’y crois pas du tout. Cela fait plus de deux mille ans que le théâtre existe et il va bien. Des milliers, voire des millions de personnes, ont besoin de se retrouver collectivement et d’aller dans les salles de spectacle. Certaines populations plus fragiles mettront peut-être plus de temps pour en reprendre le chemin, par crainte. Mais le développement des plateformes numériques de cinéma ou de série n’a pas tué les cinémas. L’émotion n’est pas la même. Partager une émotion avec un voisin qu’on ne connaît pas, personne d’autre ne le propose que les salles de théâtre et de cinéma. Au Festival d’Avignon, on a toujours considéré l’offre numérique que l’on a développé comme complémentaire. Jamais cela ne nous a fait perdre des spectateurs. Au contraire, cela en crée de nouveaux. 

La 75e édition sera-t-elle marquée dans sa préparation et son contenu par l’épisode coronavirus ?

Je ne vois pas comment cela serait possible de l’imaginer autrement. Ce que les artistes ont traversé va forcément se ressentir. On est en train de vivre un bouleversement philosophique. On savait déjà notre toute puissance factice. L’alerte environnementale montre bien qu’on ne maîtrise rien. Mais là, tout d’un coup, c’est directement dans notre chair qu’on s’aperçoit de notre fragilité et de l’impossibilité de notre système. C’est fascinant l’aveuglement dans lequel notre course nous entraîne. Cette frénésie de déplacement, cette hystérie de la consommation, tout cela est mis par terre à une vitesse vertigineuse. J’associe vraiment cette crise sanitaire à la crise environnementale. C’est ce qui réveille les consciences ou qui devrait les réveiller. Et il semblerait que les priorités des Français soient en train de changer un peu. Cela va donc bouleverser les artistes qui sont d’une hypersensibilité à ce genre de chose. Et ce qu’ils vont raconter en 2021 n’est pas ce qu’ils auraient dû raconter. La 75e édition ne sera pas un commentaire de la crise sanitaire mais dans la définition même de notre condition d’humain, forcément modifiée et racontée autrement. On ne peut plus être les mêmes. Reconnaître notre fragilité, c’est déjà savoir qu’on peut changer les choses et qu’on doit les changer. Collectivement, il y a inévitablement des remises en question fondamentales qui doivent s’opérer et à l’endroit de l’art, elles s’opéreront en premier.

Propos recueillis par LUDOVIC TOMAS
Avril 2020

Photo : Paul Rondin, Festival d’Avignon © Christophe Raynaud de Lage