Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d'Avignon. Aujourd'hui, Laurence Perez, directrice de la Sélection suisse en Avignon

Festival(s) d’Avignon : transformer le cauchemar en rêve (5)

Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d'Avignon. Aujourd'hui, Laurence Perez, directrice de la Sélection suisse en Avignon - Zibeline

Le In et le Off annulés, la capitale mondiale du théâtre en juillet vit un véritable séisme culturel et économique. Si le soutien réactif de l’ensemble des collectivités territoriales et de l’État permet aux structures de limiter la casse, toutes ont le regard tourné vers un avenir plus ou moins proche qu’elles tentent de réinventer. A l’instar de la Semaine d’Art proposée à l’automne par la direction du Festival, les initiatives se construisent dans un contexte encore largement dominé par les incertitudes. Avec un objectif commun : se mobiliser pour que les intermittents et salariés vivent, les artistes créent et les œuvres existent.

Pendant plusieurs jours, Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d’Avignon. Aujourd’hui Laurence Perez, directrice de la Sélection suisse en Avignon



« Les rêves ont la peau dure »


Zibeline
 : Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui, quelques jours après avoir dû annuler la programmation de la Sélection suisse en Avignon cet été ?

Laurence Perez : Triste et heureuse. Triste de ne pouvoir vivre l’excitant mois de juillet qui s’annonçait. Heureuse d’avoir pu sauver l’édition 2020 d’une faille spatio-temporelle où elle aurait pu tomber.

Vous reportez la programmation en 2021, les lieux qui devaient vous accueillir vous accueilleront-ils à nouveau ?

Avant même la disponibilité des artistes, c’est ce dont il a fallu s’assurer en premier, étant donné que la Sélection suisse en Avignon est nomade. Concernant les spectacles, l’ensemble de nos lieux partenaires -en 2020, le 11, le Théâtre du Train Bleu, le Festival Totem, Les Hivernales-CDCN et la Collection Lambert– m’a assurée du plaisir de nous retrouver en 2021, pour défendre les artistes que nous avions choisis ensemble. Pour ce qui est des propositions qui complètent notre programmation et mettent en lumière deux autrices, les choses sont un peu différentes. Si la SACD a également décidé du report en 2021 des Intrépides, programme dans lequel nous étions engagés aux côtés d’Odile Cornuz, il subsiste une incertitude quant à La Bibliothèque sonore des femmes, l’installation littéraire de Julie Gilbert qui devait être présentée à La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon. Catherine Dan quittera ses fonctions de direction à la fin de l’été. Charge à nous de convaincre la personne qui lui succédera de l’intérêt de ce projet, qui porte haut et beau la parole des femmes. Ou de lui trouver un autre lieu d’accueil.

Les artistes qui étaient sélectionnés auront-ils la possibilité de jouer leurs spectacles avant l’été prochain ?

C’est une bonne question car il ne s’agit pas de se rendre en Avignon avec des spectacles vus et revus dans l’Hexagone. Par chance, les calendriers jouent en notre faveur : les dates de tournée concernent majoritairement le territoire suisse et, lorsqu’elles sont françaises, permettent un rebond en matière de communication. Aucune clause d’exclusivité n’a donc été instituée. Plus les spectacles joueront, plus ils arriveront solides et ciselés en Avignon.

L’annulation provoque-t-elle une perte de visibilité pour leur travail, et par là-même d’opportunités pour des tournées hors de Suisse ?

Si la Sélection suisse en Avignon est une programmation, elle est plus qu’une simple série de représentations. Chaque compagnie sélectionnée se voit offrir un temps d’exposition au sein du festival, mais aussi un accompagnement personnalisé pour faire de sa présence en Avignon le générateur de contacts et de tournées. En quatre éditions, notre projet a su se forger plus qu’une attention : il est désormais l’objet d’une attente. Les professionnels sont plus de 450 à découvrir, chaque année, nos propositions. Alors oui, l’annulation provoque une perte immédiate de visibilité et d’opportunité de tournées. Mais gageons qu’avec le report, ce ne soit que partie remise…

Que représente pour eux cette présence avignonnaise ?

Ils vous répondraient sûrement mieux que moi ! Je crois que la Sélection suisse en Avignon représente une aventure, professionnelle et humaine, d’exception. Cette notion d’exception est induite par la nature même d’Avignon. Dans l’espace francophone, il n’existe nul autre endroit où les artistes puissent présenter leur travail à des centaines de professionnels dans un temps aussi resserré. Faire partie de la Sélection suisse en Avignon, c’est pouvoir possiblement profiter de ce tremplin. Chacun.e garde en mémoire la magnifique histoire de la 2b company. Révélée à l’occasion de notre première édition, l’œuvre de François Gremaud est désormais visible dans toute la France (et bien au-delà !) et son Phèdre ! a même fait l’objet d’une collaboration entre la Sélection suisse et le Festival d’Avignon (IN). Ce n’est évidemment pas la norme. Nous n’avons ni baguette ni formule magiques pour assurer à chaque artiste un tel succès. Mais, chaque été, nous nous engageons pleinement à leurs côtés. Leurs projets deviennent les nôtres et nous ne formons alors plus qu’une seule et même équipe. C’est aussi ce qui fait la force -et sans doute la réussite- de la Sélection suisse en Avignon.

Les artistes seront-ils indemnisés ? Et comment ?

Après la possibilité d’un report, c’est la seconde question que nous avons étudiée au sein du comité exceptionnel que nous avons réuni à l’annonce de l’annulation du festival. Il était très important d’être solidaires avec l’ensemble des équipes. Au vu de son budget, amputé d’un tiers par l’annulation, la Sélection suisse a pu garantir aux compagnies 80% des indemnités forfaitaires qu’elles auraient dû toucher cet été. Cette aide sera versée en complément des mesures d’urgence qu’elles auront pu obtenir de la part de la Confédération helvétique et sera donc modulée par celles-ci. C’est un peu technique, mais au final cela devrait couvrir l’ensemble des cachets.

En est-il de même pour l’ensemble des équipes qui complètent l’équipe permanente de la Sélection suisse ?

À l’année, la Sélection suisse en Avignon, c’est un 110% partagé entre une directrice et une administratrice, qui sont rejointes mi-novembre par un chargé de diffusion suisse et un coordinateur technique français. Puis, progressivement, par six autres mandataires. Notre budget nous a permis d’assurer à ces derniers un minimum de 50% de leur mandat, qu’ils aient ou non commencé à travailler, qu’ils soient suisses ou français, indépendants ou intermittents. 

Que va représenter le manque à gagner pour la Sélection suisse ?

Au final, il n’y aura pas de manque à gagner. L’indemnisation des équipes artistiques et des mandataires a été calculée en fonction du budget dont nous disposons désormais. Un budget d’annulation, où les charges baissent, évidemment, mais où les ressources s’amoindrissent aussi, certaines aides ne pouvant advenir en l’absence de représentations. Nous nous devons d’être à l’équilibre. Si la Sélection suisse en Avignon a été initiée par deux institutions, Pro Helvetia -Fondation suisse pour la culture- et Corodis -Commission romande de diffusion des spectacles-, elle n’en reste pas moins une association qui doit, chaque année, consolider la moitié de son budget avec d’autres soutiens publics et du mécénat privé. Nous ne pouvons faire peser plus d’incertitudes sur notre exercice annuel.

Comment préparez-vous chaque édition depuis 2016 ?

Avec le cœur et l’esprit. Sur la base d’un appel à projets non contraignant, je visionne sans relâche des spectacles jusqu’à trouver ceux qui font écho à ma sensibilité et m’enthousiasment -par leur originalité, leur pertinence, leur générosité. Puis je construis avec les artistes et les membres de mon équipe une stratégie sur-mesure pour les promouvoir. En somme, je ne fais que créer des points de tangente entre l’univers d’un artiste et la trajectoire d’un spectateur, qu’il soit amateur ou professionnel. En espérant que la magie de la rencontre opère. L’édition 2021 sera un peu différente étant donné que nous ne serons pas en mesure de lancer un appel à projets. Mais je ne désespère pas de pouvoir mobiliser de l’argent, public ou privé, pour étoffer la programmation. Qui sait ? Les rêves ont la peau dure. D’autant que ce sera ma dernière édition à la tête de la Sélection suisse en Avignon.

Propos recueillis par DOMINIQUE MARÇON
Mai 2020

Photo : Laurence Perez © Agnès Mellon