Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d'Avignon. Aujourd'hui, Pascal Keiser, président de La Manufacture

Festival(s) d’Avignon : transformer le cauchemar en rêve (4)

Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d'Avignon. Aujourd'hui, Pascal Keiser, président de La Manufacture - Zibeline

Le In et le Off annulés, la capitale mondiale du théâtre en juillet vit un véritable séisme culturel et économique. Si le soutien réactif de l’ensemble des collectivités territoriales et de l’État permet aux structures de limiter la casse, toutes ont le regard tourné vers un avenir plus ou moins proche qu’elles tentent de réinventer. A l’instar de la Semaine d’Art proposée à l’automne par la direction du Festival, les initiatives se construisent dans un contexte encore largement dominé par les incertitudes. Avec un objectif commun : se mobiliser pour que les intermittents et salariés vivent, les artistes créent et les œuvres existent.

Pendant plusieurs jours, Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d’Avignon. Aujourd’hui, Pascal Keiser, président de La Manufacture.


« Cette crise nous donne un moment de réflexion sur ce que nous sommes et ce que nous faisons »

Zibeline : Vous avez été contraints d’annuler votre festival suite aux déclarations présidentielles du 13 avril dernier. Serez-vous dédommagés et comment ?

Pascal Keiser : À ce stade, aucun dédommagement n’est prévu, c’est une décision de raison de notre équipe que nous avons annoncée le 14 au matin sur les réseaux sociaux.

Allez-vous dédommager les artistes ?

Les compagnies seront remboursées intégralement de leurs versements, les virements sont en cours.

Quel impact cela aura-il sur votre structure ?

Nous avions engagé pour nos repérages et notre programmation depuis septembre 70 000 €.
La perte totale sera de l’ordre de 100 000 €.
Le Festival 2020 devait être celui du 20e anniversaire de La Manufacture. Il était fortement international avec des artistes d’Argentine, du Brésil, des USA, du Royaume-Uni suite à notre partenariat avec Summerhall à Édimbourg, de Belgique, Suisse, Lituanie, du Portugal, de Bulgarie, d’Italie, de Grèce. La mixité et les échanges de ces productions européennes et internationales avec des artistes français sont devenus des moteurs importants de l’esprit Manufacture.

Nous avions trois projets importants de résidence à Saint-Chamand, qui constitue l’activité à l’année de La Manufacture. Ce sont des projets européens, inclusifs, participatifs avec les habitants et les associations locales qui demandent beaucoup de travail en amont et en cours de résidence. La résidence principale de création du projet Europe Créative Centriphery avec Fred Nevché, Éric Minh Cuong Castaing, des architectes urbanistes portugais et italiens travaillant aux Açores et une vidéaste bulgare. La metteure en scène grecque Elli Papakonstantinou devait adapter son projet The Kindly Ones, créé au camp de Mauthausen, au Camp des Milles, avec une résidence à la Chartreuse et une création en juillet.

Enfin l’artiste visuel Thomas Hirschhorn devait créer une installation dans nos bureaux partagés de Saint-Chamand autour de son projet Monument Deleuze conçu à l’occasion d’Avignon 2000.

Ces trois projets ont pu être repoussés à 2021 après un long travail avec les partenaires et les artistes.

Qu’attendez-vous des collectivités et de l’État ?

Notre travail à l’année et pendant le Festival en périphérie est vraiment singulier à l’échelle nationale et européenne. Il n’est pas reconnu à sa juste valeur à ce stade, hormis par la ville, la Région et la Commission européenne.

Le personnel de votre structure est-il en télétravail, au chômage partiel ?

Pour les projets de résidence, nous avons une équipe de 4 personnes qui est payée en prestations, nous pouvons postposer celles-ci.
Pour le Festival, nous avons contractualisé notre équipe (salariés, intermittents) au début de l’année, nous tentons de trouver des solutions. Cela représente 20 personnes.

Quelle est votre estimation du manque à gagner par rapport à la billetterie ?

Nous ne prélevons rien sur la billetterie. Nous faisions des coréalisations jusqu’à la crise de 2003, nous avons décidé à partir de ce moment de faire de la location qualitative et de changer l’approche de l’accueil dans le Off. Cela nous a amenés à relever drastiquement le niveau d’accueil et d’accompagnement technique, à offrir des plateaux de grande taille, à travailler l’accueil des publics, la communication, la professionnalisation des relations presse sur un projet contemporain. Aujourd’hui la proposition Manufacture, outre notre petite salle intramuros, ce sont deux plateaux de 15 x 9 m (Château) et de 18 x 12 m (patinoire -avec grill motorisé) qui mettent en valeur les propositions artistiques ; ce sont 40 minutes entre chaque spectacle sur ces deux salles qui permettent un rythme de travail apaisé dans le festival mais aussi de présenter d’autres esthétiques demandant d’autres décors plus importants et développant des scénographies plus complexes, 2 régisseurs par site en appui des équipes techniques des compagnies et un directeur technique circulant entre les 3 sites. Ceci en étant sur des tarifs de location inférieurs au centre-ville, sachant que nous intégrons les budgets de navettes vers Saint-Chamand, l’intégration en CDD de jeunes du quartier dans nos équipes, et développons un projet artistique inclusif, participatif inédit à l’année. Tout ceci est possible, nous le montrons depuis 20 ans.

Vous revendiquez toujours un « esprit positif, optimiste et d’innovation », comment imaginez-vous la suite ? Ce « Festival Autrement » ? Les revenus du festival permettaient aussi de financer des actions culturelles (le projet européen Oxygène par exemple) et une réelle ouverture dans l’un des quartiers les plus pauvres de France, Saint-Chamand (médiations, accès gratuit aux spectacles…). Qu’en sera-t-il de cette autre dimension de votre travail ?

Ces projets seront renforcés et développés. Cette crise nous donne un moment de réflexion sur ce que nous sommes et ce que nous faisons.
Le travail participatif et inclusif dans un quartier en mutation, les échanges européens, les mises en réseaux internationales restent des engagements prioritaires de notre projet.
Plus largement, la question de la transformation de l’effervescence saisonnière à Avignon pendant le Festival dans un projet qui fait sens à l’année, et permet une montée en compétence des publics et des artistes, est pour nous important.
La durabilité d’un projet artistique ne se limite pas à réduire les affiches ou les émissions de CO2.
Pour nous, la durabilité, l’innovation aujourd’hui et « un festival autrement » ce sont des sujets majeurs comme l’empreinte que le Festival peut laisser à l’année sur le territoire et spécialement la périphérie, son économie hors juillet, ses habitants, leurs compétences. Ce sont pour nous les vrais enjeux à traiter pour la culture à Avignon, mais aussi dans une grande partie du territoire national et européen où les questions de périphérie, de déterminisme social pour l’accès à la culture, de non public, de reconstruction d’un récit commun par la culture se posent. Avignon, de par son rôle et sa position dans l’histoire de la culture, sa situation économique et sociale, doit être vecteur de propositions sur ces enjeux. C’est dans cette voie que nous travaillons avec de nouveaux dépôts de projets européens, les créations et projets très engagés au niveau participatif et inclusif à Saint Chamand de Thomas Hirschhorn, de Fred Nevché et Éric Minh Cuong Castaing, au Camp des Milles avec Elli Papakonstantinou ou avec nos projets avec l’association Le Lac sur le plateau d’Albion où nous travaillerons à nouveau à l’année en résidence, et pendant le Festival avec les Communautés d’Agglomération du Ventoux et l’association Sirene.

Propos recueillis par MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2020

Photo : Pascal Keiser @ Alexandra de Laminne