Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d'Avignon. Aujourd'hui Nathalie Cabrera, directrice déléguée de la Maison Jean Vilar

Festival(s) d’Avignon : transformer le cauchemar en rêve (3)

Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d'Avignon. Aujourd'hui Nathalie Cabrera, directrice déléguée de la Maison Jean Vilar - Zibeline

Le In et le Off annulés, la capitale mondiale du théâtre en juillet vit un véritable séisme culturel et économique. Si le soutien réactif de l’ensemble des collectivités territoriales et de l’État permet aux structures de limiter la casse, toutes ont le regard tourné vers un avenir plus ou moins proche qu’elles tentent de réinventer. A l’instar de la Semaine d’Art proposée à l’automne par la direction du Festival, les initiatives se construisent dans un contexte encore largement dominé par les incertitudes. Avec un objectif commun : se mobiliser pour que les intermittents et salariés vivent, les artistes créent et les œuvres existent.

Pendant plusieurs jours, Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d’Avignon. Aujourd’hui Nathalie Cabrera, directrice déléguée de la Maison Jean Vilar.


La Maison Jean Vilar est intimement liée à la programmation du Festival d’Avignon. Sa directrice, Nathalie Cabrera, détaille les répercussions de l’annulation de l’édition 2020 sur l’ensemble des propositions prévues cet été.

Zibeline : Le Festival In fait partie intégrante de la programmation estivale de la Maison Jean Vilar. Quel est l’impact de l’annulation du Festival sur la structure que vous dirigez ?

Nathalie Cabrera : C’est une catastrophe, dans la mesure où le Festival constitue un temps fort extrêmement important pour nous, qui fait plus que rythmer notre activité : c’est un élément déterminant. La Maison Jean Vilar a un lien très fort avec le Festival d’Avignon, qui n’est pas simplement historique, mais structurel et artistique. On a dû annuler la quasi-totalité de ce qu’on avait dans notre programmation, et, en premier lieu, l’exposition de Valère Novarina. Or, cet événement ne peut pas être reporté, dans la mesure où il était lié à la programmation de son texte Orfeo dans la Cour d’Honneur, dans une mise en scène de Jean Bellorini. Donc c’est purement et simplement annulé. C’était vraiment une belle aventure… Une proposition avec un très grand artiste, qu’il n’avait par ailleurs jamais exploré. Il a en effet déjà fait des expositions de peinture, puisqu’il est peintre en plus d’être auteur, mais il n’avait jamais conjugué son travail de peintre avec une certaine manière d’explorer son univers d’auteur, de dramaturge, de poète. Il n’a jamais fait ce qu’on lui proposait de faire avec nous, donc c’est d’autant plus dommage qu’on ne puisse pas le reporter l’année suivante.

D’autant plus que, comme prévu, la Maison Jean Vilar doit fermer pour des travaux de remise aux normes incendie et d’accessibilité en septembre. Si l’exposition avait pu être montrée, elle n’aurait donc duré qu’un mois, contrairement aux précédentes propositions présentées. L’objectif c’était de la produire, et de la tourner. Notamment de la montrer dans le lieu que dirige Jean Bellorini, le TNP à Villeurbanne. Nous avions prévu avec lui qu’on y ferait une adaptation de l’exposition. Valère Novarina est un artiste tellement renommé que nous espérions que d’autres lieux puissent avoir envie d’exploiter son image : proposer l’exposition en autonomie, détachée du spectacle.

C’est vraiment un grand regret de ne pas réaliser ce projet, qui était formidable, avec un artiste exceptionnel. Nous étions très enthousiastes ! Peut-être fera-t-on une autre exposition avec lui, lors d’une nouvelle invitation au Festival…

Le travail devait s’organiser sous quelle forme ?

Valère Novarina était déjà venu plusieurs fois. Le projet avait été prévu comme une série de petites résidences. Quatre résidences de 3-4 jours entre avril, mai et juin, avec différents membres de son équipe : le vidéaste, l’éclairagiste, toute une petite troupe pour concevoir l’exposition in situ. C’était vraiment une aventure tout à fait stimulante.

La Maison Jean Vilar sera-t-elle associée à la Semaine d’art, annoncée par le Festival pour la Toussaint ?

Nous sommes en discussion avec le Festival à propos de notre inscription dans la Semaine d’art, qui pourrait prendre la forme de rencontres d’auteurs. Nous sommes en dialogue, et on espère pouvoir nous associer à cette programmation en tirant le fil des auteurs et des rencontres. Et, comme le lieu sera fermé puisque les travaux auront démarré, les manifestations seront délocalisées. Il y aura aussi sans doute des temps d’atelier avec le jeune public. 

Les auteurs invités seront-ils des auteurs qui devaient être présents au Festival, et donc à la Semaine d’art ?

Nous déciderons comment proposer des rencontres avec des auteurs, ou plutôt un travail patrimonial, comme un temps fort sur un artiste par exemple. Nous avions à ce sujet prévu de célébrer les 30 ans de la mort d’Antoine Vitez. Nous verrons si nous reconduirons cette proposition en novembre. Il faut prendre en compte le fait que le public ne sera pas exactement celui du Festival. Nous attendons de connaître la programmation de la Semaine d’art pour faire des propositions. 

Y a-t-il d’autres projets qui pourront être réalisés ?

Il y a quand même un projet qui perdure : une exposition-installation sonore, qu’on devait faire dans la salle voutée de l’Hôtel de Crochans, autour des notes de service de Jean Vilar qu’il rédigeait pour les comédiens et l’équipe du TNP. Elles ont fait l’objet d’un livre sorti en 2014 chez Actes Sud : Notes de service. Ce sont de petites notes dans lesquelles il y a une grande variété de sujets et de destinataires, qui sont très intéressantes dans le sens où on découvre la vie quotidienne du théâtre, avec ses aspects matériels, et des thèmes liés au jeu de l’acteur. Beaucoup de choses se disent sur la manière de faire du théâtre, ou de ce qu’est une entreprise théâtrale, qui sont très actuelles. Ce sera une scénographie mobile, présentant des originaux des notes, soit manuscrites, soit tapées à la machine par les secrétaires du théâtre, et on en entendra une sélection lue par des jeunes comédiens sous la direction de Robin Renucci. Cette exposition devait tourner après sa présentation au Festival ; on continue donc à la produire, pour qu’on puisse la montrer cet automne à Villeurbanne, pour les 100 ans du TNP. Elle sera peut-être présentée au Festival d’Avignon 2021. 

Économiquement, l’annulation du festival se traduit comment ?

Il y aura une perte de recette sur la billetterie de l’exposition Valère Novarina, mais comme on ne la fait pas ce n’est pas une perte financière. Je ne peux pas dire que l’annulation du Festival nous met en péril économiquement. Mais cela met sérieusement en péril notre mission : la rencontre avec le public.

Comment sera redistribué le budget prévu pour cette exposition ?

On a décidé, comme beaucoup j’espère, de rémunérer autant que possible les différents intervenants sur les projets engagés. L’équipe de Valère Novarina sera rémunérée à la fois sur le travail déjà engagé et sur celui qui restait à faire. Les gens ne perdront pas leur cachet. Mais cela nous coûtera malgré tout moins cher, car il n’y aura pas à régler les transports ni les défraiements. Ce qui restera, nous le dépenserons différemment -mais ce sera dépensé ! Pour la Semaine d’art par exemple.

Avez-vous sollicité particulièrement le ministère de la Culture au vu de l’annulation du Festival ?

Je suis en lien permanent avec le Ministère, que j’informe de la situation. Mais il faut noter que nous ne sommes pas en péril. Ceux qui le sont, ce sont les artistes, les intermittents en général. Là où il y a le feu, et où le Ministère doit être très présent, c’est auprès de ceux qui font le spectacle vivant. Nous, en tant que lieu, ne sommes pas une priorité, nous ne sommes pas en danger. Mais il faut qu’on invente d’autres manières de travailler. C’est pour cela qu’on essaie d’exister en dehors d’Avignon, en dehors du Festival, en faisant tourner nos expositions. L’exposition Signé Jacno, qui était prévue pour le printemps en Moselle est reportée en septembre à Schorbach. L’exposition de Macha Makeïeff (Trouble-fête, 2019, ndlr) devait être inaugurée le 16 mai au Musée des Tapisseries à Aix-en-Provence à l’occasion de la Nuit des musées : elle sera reportée en 2021. La Maison Jean Vilar a vocation à travailler en dehors d’Avignon et du Festival, et c’est ce que nous continuons à faire même si le Festival est annulé. Un autre projet, prévu et qui sera réalisé : une exposition numérique sur Jean Vilar, visible sur Internet. Un parcours biographique à partir des archives, à l’occasion des 50 ans de la mort, en 2021, du metteur en scène. Ce sont des choses qui seront visibles en dehors de l’édition du Festival 2021. 

Propos recueillis par ANNA ZISMAN
Avril 2020

Photo : Nathalie Cabrera © E. Zeizig