Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d'Avignon. Aujourd'hui Alain Timár, directeur du Théâtre des Halles

Festival(s) d’Avignon : transformer le cauchemar en rêve (2)Vu par Zibeline

Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d'Avignon. Aujourd'hui Alain Timár, directeur du Théâtre des Halles - Zibeline

Le In et le Off annulés, la capitale mondiale du théâtre en juillet vit un véritable séisme culturel et économique. Si le soutien réactif de l’ensemble des collectivités territoriales et de l’État permet aux structures de limiter la casse, toutes ont le regard tourné vers un avenir plus ou moins proche qu’elles tentent de réinventer. A l’instar de la Semaine d’Art proposée à l’automne par la direction du Festival, les initiatives se construisent dans un contexte encore largement dominé par les incertitudes. Avec un objectif commun : se mobiliser pour que les intermittents et salariés vivent, les artistes créent et les œuvres existent.

Pendant plusieurs jours, Zibeline donne la parole aux opérateurs culturels d’Avignon. Aujourd’hui Alain Timár, directeur du Théâtre des Halles.


Entre inquiétude et curiosité pour ce qu’il adviendra de la crise sanitaire dans le paysage culturel avignonnais, Alain Timár, directeur du Théâtre des Halles, nous livre ses réflexions et ses projets.

Zibeline : Comment allez-vous ?

Alain Timár : Je suppose que nous sommes à peu près tous dans le même état d’esprit. À la fois la volonté de continuer, et en même temps extrêmement inquiet de nos activités. Il y a ce que l’on ressent à l’intérieur, pour ma part beaucoup de pessimisme, et le comportement qu’on peut avoir à l’extérieur : combatif. 

L’annonce de l’annulation du Festival Off a eu lieu quelques jours après celle de l’annulation du In. Est-ce que vous vous sentiez lié à cette annonce pour faire part de votre décision ?

Non, je l’avais prise bien avant. Je pressentais les difficultés à venir, et je n’ai pas attendu la réunion du conseil d’administration du Off pour annuler notre participation au Festival. Je fais partie du conseil d’administration du In, aussi. Donc j’étais présent, et j’ai bien vu ce qu’il se passait. Ça m’a incité, avec mon équipe bien sûr, à prendre la décision de ne pas participer au Festival.

Dans la programmation du Théâtre des Halles, 14 spectacles étaient prévus, dont 11 créations. Quelle va être leur destinée, à la fois artistique et économique ?

Je dois dire que du point de vue de nos partenaires institutionnels, que sont la Ville d’Avignon, la Région sud, le Conseil départemental du Vaucluse et l’État, on a eu l’assurance que l’ensemble des aides qui nous sont octroyées pour 2020 seront maintenues. Donc cela nous incite, cela nous oblige même, au sens moral du terme, à non seulement essayer d’aider le plus possible les compagnies que l’on devait accueillir, mais de plus essayer de préserver aussi l’outil que représente le Théâtre des Halles.

Les compagnies allaient se mettre aux répétitions ou étaient en train de répéter quand la décision du confinement est arrivée. Nous allons essayer de maintenir certaines des coproductions prévues, ainsi que tous les contrats de cession, même si les spectacles ne seront pas joués. Ce qui veut dire qu’au mois de juillet, et peut-être une partie du mois de juin, nous allons, si la situation sanitaire le permet, accueillir en résidence un certain nombre de ces compagnies, de manière à ce qu’elles finalisent leur spectacle. Et peut-être au final aussi quelques spectateurs, toujours en fonction de la situation. Parce que ces compagnies ont bien sûr des contrats à honorer au cours de la saison prochaine. Il en est d’ailleurs de même en ce qui me concerne, par rapport à ma propre création, Sosies. C’est une commande d’écriture faite à Rémi De Vos. Nous avons déjà 17 dates vendues pour les mois de février et mars 2021. Je souhaite finaliser ce spectacle, pour pouvoir honorer cette tournée.

Nous allons examiner aussi quels pourraient être les reports des spectacles au cours de la prochaine saison, y compris le Festival. Évidemment, l’édition 2021 ne sera pas la même que celle prévue pour cet été, mais nous allons essayer malgré tout de voir comment on peut continuer notre partenariat avec ces compagnies. 

Pour ce qui est du lieu, en particulier par rapport à l’équipe permanente, comme tout le monde ou presque nous avons mis en place ce qu’on appelle le télétravail ; pour ce qui est de l’administratif, des relations avec le public extérieur, cela peut effectivement se réaliser sous cette forme, mais c’est loin d’être l’ensemble de tous les travaux qu’on doit assumer au théâtre…

Pour la création de Sosies, par exemple, que je souhaite finaliser d’ici fin juillet ou début août, j’aimerais proposer deux ou trois représentations, devant une quarantaine de spectateurs. Nous avons fait un premier cycle de répétitions au Théâtre Montansier à Versailles, qui est coproducteur. On devrait aller aussi à Châteauvallon en juin. Il y a cinq comédiens, cinq techniciens et moi-même. Il va falloir voir ce qui sera possible… Si tout le monde se fait tester et que personne n’est touché par le virus, peut-être qu’on pourra bosser… Le théâtre, ce n’est pas Internet… On est loin du télétravail. 

Les compagnies accueillies en résidence cet été seront plutôt régionales ? Combien seront-elles ?

Il y aura des compagnies régionales, et d’autres extérieures. Deux compagnies seront probablement accueillies dans la salle de la Chapelle, et deux ou trois autres dans celle du Chapitre. Entre quatre et six compagnies.

Vous avez déjà effectué le choix de celles qui seront accueillies ?

Non. Le choix est extrêmement délicat. C’est un choix artistique en fait. Il faudra aussi peut-être regarder quelles sont les compagnies qui sont les plus fragiles. Ce critère-là peut également entrer en ligne de compte.

Est-il prévu de reporter certains spectacles, en dehors de la saison, dans le festival porté par les Scènes d’Avignon, Fest’Hiver ?

C’est vous qui nous donnez l’idée ! On a une réunion ce vendredi d’ailleurs, pour en parler. Je soumettrais cette idée ! Je pensais au report de spectacles au cours de la saison d’hiver, mais en incluant le Fest’Hiver… pourquoi pas en effet. 

Le report pose le problème de l’engorgement dans la programmation…

Bien sûr ! Notre saison 20-21 était bouclée dès mars de cette année. Pourra-t-on accueillir plus de spectacles ? C’est aussi une question de budget. Il faut voir si on peut y arriver.

Quelles seront les répercussions du manque à gagner causé par l’absence de billetterie et de locations de salles lié au confinement puis à l’annulation du Festival ?

Cela entraine un creux gigantesque. Et si on accueille des compagnies en résidence, en maintenant l’emploi des permanents, tout ou partie, cela fait des dépenses supplémentaires. Et on ne sait pas du tout, en fonction du contexte économique global et national, ce qui va advenir du partenariat public en 2021. Sur le plan social, il va y avoir de grandes questions auxquelles il va falloir répondre. 

Ce ne sont donc pas seulement les diverses programmations 2020 qui seront largement impactées.

Si je regarde le verre à moitié vide, je me dis que les perspectives 2020-21 vont être très difficiles. Si je le regarde à moitié plein, je me dis que la solidarité pourrait peut-être fonctionner, tant du point de vue des partenaires, que de celui du public, que de celui des artistes aussi.

Comment les artistes pourraient-ils faire jouer leur solidarité vis-à-vis des structures ?

Je ne sais pas. C’est à réfléchir. Tout est lié, imbriqué. Un lieu comme le Théâtre des Halles, avec ses artistes, avec ses compagnies, s’il n’existe pas il n’y a pas de diffusion, s’il n’y a pas de diffusion il n’y a plus d’artistes, et ainsi de suite… C’est un outil global qu’il faut essayer de préserver. Et s’il n’y a pas un souci de la part des pouvoirs publics de le préserver dans sa globalité, je ne vois pas comment on pourrait s’en sortir. Regardons le statut des intermittents… Tout cela est un château de cartes. Si une des cartes tombe, tout l’édifice peut s’écrouler.

Cette situation extrême et inédite ne serait-elle pas l’occasion de mener une réflexion nouvelle et commune au sein des différentes structures pérennes qui portent le spectacle vivant à Avignon ?

Oui : regarder ce que représente la culture et le spectacle vivant tout au long de l’année dans cette ville. Bien sûr. Au sein de la structure des Scènes d’Avignon, qui regroupe cinq lieux permanents, nous réfléchissons beaucoup à cette problématique, et à la nécessité d’une activité permanente au long de l’année, avec un regard très attentif sur la saison d’hiver.

Et peut-être mieux équilibrer l’activité entre Festival et saison pour le public avignonnais.

Lors du dernier conseil d’administration du Festival In auquel je participais [le 20 avril 2020], Olivier Py et Paul Rondin évoquaient le projet de la Semaine d’art. Et, par ma voix, s’est exprimée l’envie et le désir que les Scènes d’Avignon participent à cette manifestation. Ce qui a été tout de suite relayé, et accepté. Paul Rondin a d’ailleurs répondu : « Inventons ensemble ». Donc cette Semaine d’art pourrait être l’occasion d’innover. Je crois en effet qu’il y a une réelle nécessité d’équilibrer l’activité culturelle tout au long de l’année dans cette ville.

Vous sentez-vous actuellement moralement soutenu par le ministère de la Culture ?

Tout à fait. Je ne peux que dire et qu’affirmer qu’à tous les niveaux, que ce soit la Ville, le Département, la Région sud et le Ministère via la Drac, nous sommes vraiment soutenus. Mais on ne sait pas du tout ce qu’il va se passer en 2021, 22, 23… Le plus difficile, c’est quand même l’incertitude, qui plane, et qui fait qu’on n’arrive pas à poser des actes et des pierres.

Me revient cette magnifique phrase de Beckett : Se donner du mal pour les petites choses, c’est parvenir aux grandes avec le temps.

Propos recueillis par ANNA ZISMAN
Avril 2020

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Photo : Alain Timár © X-D.R.