Le Festival de Chaillol annule sa 24e édition mais ouvre des perspectives. Entretien avec Michaël Dian, directeur de l’Espace culturel de Chaillol

Festival de Chaillol : sous l’annulation, une évolution

Le Festival de Chaillol annule sa 24e édition mais ouvre des perspectives. Entretien avec Michaël Dian, directeur de l’Espace culturel de Chaillol - Zibeline

Entretien avec Michaël Dian, directeur de l’Espace culturel de Chaillol

Zibeline : L’annulation de l’édition 2020 du Festival de Chaillol a finalement été décidée. Dans quelles conditions et que signifie-t-elle ?

Michaël Dian : Nous avons pris la décision de prononcer l’annulation sans report de l’intégralité de 24e édition du festival de Chaillol lorsque nous avons compris qu’il ne nous serait pas possible de garantir la sécurité sanitaire des publics, des artistes et des techniciens. Comme beaucoup d’organisateurs, nous avons un temps espéré qu’un retour à la normal à l’approche de l’été autoriserait le maintien de la trentaine de concerts et des nombreuses rencontres et ateliers qui ponctuent l’édition 2020. Depuis plusieurs semaines, l’équipe de l’Espace Culturel de Chaillol et moi-même avons travaillé sur différents scenarii. Malgré l’attachement à la programmation que nous avions patiemment imaginée, nous avons très tôt écarté l’option du report des concerts qui nous semblait irréaliste sauf à revenir sur les nombreuses options à l’étude pour la saison 2021. Par ailleurs, l’option d’un report sur la saison suivante, lorsqu’elle est décidée, devrait au moins s’accompagner d’une indemnisation des artistes et des techniciens. Il me semble qu’il y a là, dans certaines propositions de report sans rémunération ni indemnisation, un angle mort redoutable qui met en péril le cœur de notre profession. Pour ce qui nous concerne, et au-delà de la déception de ne pas donner à entendre ce que nous avons préparé depuis un an, il nous a semblé préférable de travailler à une équation financière pour soutenir tous ceux que cette annulation fragilise.

Quelles sont les mesures qui accompagnent l’annulation du Festival de Chaillol ?

Il y a en France une très grande diversité d’acteurs, et d’une structure à l’autre les modèles économiques sont très différents. De ce fait, l’arrêt brutal de toutes les activités culturelles n’a pas les mêmes conséquences pour tous. On comprend aisément que le niveau de dépendance à la billetterie et plus largement des ressources propres est déterminant. Un opérateur dont les ressources sont majoritairement constituées des recettes d’exploitation peut rapidement se trouver au bord de la faillite, d’où les mesures d’urgence, du Centre National de la Musique, de la Région Sud, justement calibrées à cet endroit. Il me semble donc que l’obligation de solidarité est d’autant plus forte que la puissance publique est présente dans l’économie du projet. L’Espace Culturel de Chaillol est une scène conventionnée d’intérêt national dont le projet reçoit le soutien de nombreux partenaires. Le maintien intégral des subventions décidé par l’État, la Région Sud, le Département des Hautes-Alpes, la SACEM, Musique Nouvelle en Liberté et de la plupart des collectivités partenaires dans les Hautes-Alpes est un geste fort de confiance précieuse que nous voulons saluer. Il nous garantit les moyens d’une solidarité effective avec tous ceux que l’annulation de notre saison fragilise. Il en va de la solidarité comme de l’amour, il n’en existe que des preuves.

Comment s’exercera cette solidarité ? Quelles mesures avez-vous décidées ?

Nous avons commencé par mesurer les pertes financières de la structure qui sont significatives. Puis nous avons évalué tout aussi précisément le montant des dépenses que nous n’aurons pas à engager du fait de l’annulation. Partant du résultat de ces calculs, qui s’affine chaque jour, nous avons imaginé un plan d’annulation et de transition qui vise deux objectifs indissociables : garantir une solidarité effective avec les compositeurs.trices, les interprètes, les techniciens.nes et les prestataires qualifiés associés à notre saison tout en veillant à la pérennité des emplois permanents de la structure pour préserver les savoir-faire spécifiques de notre équipe. Nous sommes en train d’affiner le chiffrage de ces mesures mais nous avons déjà pu assurer le versement intégral des primes de commandes aux compositrices et compositeurs bien que nous ne puissions pas promettre que la quinzaine d’œuvres commandées soient créées dans les Hautes-Alpes. Nous y travaillons. En ce qui concerne les interprètes, nous sommes en train de concevoir un planning de résidence de travail avec ceux qui nous ont sollicités dans ce sens ou dont le projet le justifie plus particulièrement justement parce qu’il est construit autour d’une création. Il s’agira de périodes ajustées aux besoins des artistes et rémunérées par le redéploiement des cachets initialement prévus pour les concerts. À ceux que nous ne pourrons accueillir dans ce dispositif, nous proposerons un cachet pour chaque concert annulé ainsi qu’à tous les techniciens qui devaient travailler sur l’édition. Puisque les partenaires financiers nous en donnent les moyens, nous avons préféré opter pour une rémunération plutôt qu’une indemnisation (au titre de l’activité partielle), afin que les intermittents puissent recharger leur droit. Préserver l’emploi artistique, contribuer à ce que les intermittents puissent conserver ou renouveler leur statut devrait être l’obsession de tous ceux que l’avenir de notre profession préoccupe.

Pouvez-vous détailler cette proposition de résidence de travail proposée aux artistes ?

Nous travaillons à un programme de résidences régulières de juillet à décembre 2020, à raison d’une semaine toutes les trois semaines environ. Il s’agit d’abord de permettre aux artistes de retrouver les temps de travail dont ils ont été privés depuis la mi-mars. Tous expriment l’urgence de renouer avec l’élaboration du geste musical. Les membres du quatuor Béla par exemple, qui avaient l’habitude de se retrouver plusieurs fois par semaine, m’expliquaient ne s’être jamais trouvés ainsi empêchés de répéter depuis leur création en 2006. Mais ce programme de résidence n’est qu’un socle, un point d’appui pour déployer de nouvelles modalités de notre projet. Ainsi, profitant de la présence des artistes dans le territoire, présences réelles, agissantes, nous voulons favoriser une dynamique avec les habitants.

Comment cette dynamique autour des artistes en présence se mettra-t-elle en place ?

Nous commencerons bientôt à diffuser un appel à contribution. Il s’agit d’inviter les habitants qui le souhaitent à prendre part, à mettre en partage des savoirs, des savoir-faire. Nous n’attendons pas nécessairement des gestes artistiques au sens strict du terme, mais aussi des contributions qui témoignent d’un art de faire, d’un rapport au territoire et aux manières de l’habiter pleinement. Artistes en présences, une contribution solidaire des artistes et des habitants par temps coronaffecté consistera en des semaines artistiques et culturelles d’un genre nouveau, toujours itinérantes, encore plus près des habitants puisqu’imaginées avec leur concours. Une place de village, un marché de producteurs, un artisan qui présente l’excellence de sa production, un dialogue avec un musicien ou un compositeur, aussi artiste qu’artisan de son geste musical, la lecture d’un texte choisi qui éclaire, ou encore une promenade sous la lune, une lecture du ciel étoilé, de nouveau un moment de musique… Rien n’est fixé préalablement sinon le désir de partager des moments, très simples mais essentiels, mille fois renouvelés, qui invitent à interroger le lien à soi, aux autres, au monde. Cet empêchement généralisé du concert -ou de la représentation théâtrale- n’abolit pas toutes les modalités de présences des artistes. Il reste à les découvrir, les imaginer, les investir. Profitons de cette contrainte littéralement hors du commun pour inventer et révéler d’autres formes, d’autres liens, d’autres usages. Création toujours, diffusion toutes les fois que cela sera possible, mais aussi, partout et tout le temps, infusion !

Propos recueillis par MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2020

Photo : Le duo Breit – Charrier © Alexandre Chevillard