Religion, laïcité... Maëli et Maya ont interwievé l'Islamologue Guillaume Dye, invité des Rencontres d'Averrroès 2021

«Étudier la religion comme un phénomène humain historique»

Religion, laïcité... Maëli et Maya ont interwievé l'Islamologue Guillaume Dye, invité des Rencontres d'Averrroès 2021 - Zibeline

Durant le dernier trimestre 2021, Zibeline est intervenue au lycée Saint-Charles, dans la classe de Stéphane Rio, lors d’ateliers d’éducation à la presse. Ses élèves, en spécialité Histoire/géographie/géopolitique/sciences politiques, ont préparé une série d’interviews, adressées aux invités des Rencontres d’Averroès 2021.

Maëli et Maya se sont adressées à Guillaume Dye, professeur d’islamologie à l’Université libre de Bruxelles. L’auteur du Coran des historiens (grand prix du meilleur livre 2020 de l’Institut du monde arabe, éditions du Cerf) a participé à la première table ronde, Croire en l’Un ?. Entretien.



Dans votre parcours, qu’est-ce qui vous a amené à l’islamologie ?

Guillaume Dye : Le parcours qui m’a mené à l’islamologie peut paraître à première vue assez sinueux mais il a une certaine logique, et des affinités avec les parcours d’autres spécialistes du monde musulman. J’ai commencé par des études de philosophie et d’histoire, tout en ayant un intérêt marqué pour l’apprentissage des langues, notamment anciennes puisque je dois faire partie de l’une des dernières générations à avoir pu commencer le grec ancien dès le collège. Ces études m’ont mené à un doctorat en philosophie, avec une spécialisation en histoire de la philosophie ancienne. Or à cette époque, les enseignements et séminaires de mon directeur de thèse, Rémi Brague, ne portaient pas que sur la philosophie ancienne, mais également sur l’histoire des diverses philosophiques médiévales, étudiant des œuvres écrites aussi bien en arabe qu’en hébreu ou en latin. Ces sujets m’ont passionné, et notamment l’histoire de la philosophie en terre d’Islam -d’où l’intérêt intellectuel pour l’arabe, auquel s’est joint à l’époque un intérêt pour la langue et la culture arabes, lié à des raisons plus personnelles-, initialement parce que certaines œuvres dues à des philosophes grecs ne sont connues que par leurs traductions arabes médiévales. Très rapidement, cependant, je me suis intéressé de plus près à la production philosophique des plus anciens philosophes arabes ; ainsi, quelques années après ma thèse soutenue en 2001, j’ai publié deux (co-)traductions d’œuvres d’al-Farabi et al-Kindi. De l’histoire de la philosophie en terre d’Islam, je suis passé à un intérêt pour l’histoire de la pensée arabe et islamique, puis à l’islamologie, que j’enseigne à l’Université libre de Bruxelles depuis 2006.

Qu’est-ce que le programme de recherche dans le Centre interdisciplinaire d’études des religions et de la laïcité ?

Les recherches menées au CIERL varient selon les intérêts des chercheurs mais l’ADN du Centre, si l’on peut dire, consiste dans une étude scientifique des phénomènes religieux : l’histoire, l’anthropologie, etc., sont les méthodes, les disciplines ; alors que la religion, ou les religions, sont l’objet d’étude. Nous ne faisons donc pas de théologie. Ce qui nous intéresse, c’est d’envisager et d’étudier la religion comme un phénomène humain historique. Cela nous conduit à des programmes de recherche divers, et des publications variées : je travaille en ce moment avec un de mes collègues du Centre sur un Dictionnaire Jésus, qui étudiera notamment la réception et l’usage de la figure de Jésus dans les différentes traditions religieuses de l’Antiquité, débuts de l’islam compris. Je termine aussi l’édition d’un ouvrage collectif sur le karaïsme, un courant du judaïsme très marginal aujourd’hui, mais qui a eu une grande importance par le passé. D’autres collègues travaillent sur des sujets très différents, comme les rapports entre religion et médecine, etc.

Nous avons assisté à la table ronde et la laïcité n’a pas été traitée. Qu’en pensez-vous ?

Le sujet portait plutôt sur les monothéismes (Croire en l’Un ?), donc il n’est guère surprenant que la laïcité n’ait pas été traitée – ce n’était tout simplement pas le sujet.

Est-ce que religion et laïcité, selon vous, gagnent à être traités séparément ou bien ensemble ?

C’est une bonne question. Il faut d’abord bien voir ce qu’est la laïcité « à la française » (les choses sont à mon sens moins claires en Belgique), sujet sur lequel je ne saurais trop vous recommander les travaux de Catherine Kintzler (voir par exemple son Qu’est-ce que la laïcité ?, paru chez Vrin en 2007). Le régime de laïcité est fondé sur deux principes : premièrement, ce qui participe de l’autorité publique est tenu à l’abstention au sujet des croyances et incroyances ; d’autre part, partout ailleurs, c’est la liberté d’expression, individuelle et collective, qui est de mise, dans le cadre évidemment, c’est important, du droit commun. La laïcité, ce n’est donc pas une religion de plus, ou une forme d’athéisme, c’est d’abord du droit, et un droit qui met croyants et non-croyants sur un plan d’égalité. Que certains mouvements religieux s’accommodent mal de la laïcité, là où d’autres s’en accommodent très bien, est une autre question.

Malheureusement, on rencontre souvent, à côté de cela, l’idée que parler des religions serait faire entorse à la laïcité, et de ce point de vue, on voit bien que les collégiens et lycéens français, mais pas qu’eux !, connaissent très mal l’histoire des religions. Or il y a ici une confusion, car tout dépend ce que vous entendez par « parler des religions ». S’il s’agit de faire une sorte de catéchisme et d’apologie de telle ou telle tradition religieuse, c’est évidemment mal venu. Si en revanche, on enseigne l’histoire des religions, avec toute la distance nécessaire, c’est quelque chose de tout à fait utile.

Étudiez-vous dans ce Centre seulement les religions monothéistes ou également les religions polythéistes ?

Les deux. Ma collègue Sylvie Peperstraete est ainsi une éminente spécialiste de la religion des Aztèques.

Vous travaillez à l’université libre de Bruxelles, que signifie le terme « libre » ?

« Libre » est ici exactement le contraire de ce qu’il signifie en France, puisque « libre » veut dire ici « détaché de l’Eglise catholique ». Lorsque l’Université libre de Belgique, plus tard renommée Université libre de Bruxelles, fut fondée par des intellectuels libéraux et francs-maçons au XIXe siècle, elle revendiqua le qualificatif « libre » pour bien montrer son attachement au libre-examen et son indépendance par rapport à l’Eglise catholique qui avait à l’époque le monopole de l’enseignement universitaire.

Entretien réalisé par MAËLI JAFFRES et MAYA LEPIN
Janvier 2022

Lire ici le compte-rendu de la table ronde n°1 des Rencontres d’Averroès 2021, Croire en l’Un ?, rédigé par les étudiants de Sciences Po Aix.

Photo : Guillaume Dye -c- Jean Cosyns