Océan, film transgenre

Être trans, c’est joyeux !

• 20 novembre 2019⇒21 novembre 2019 •
Océan, film transgenre - Zibeline

Océan raconte son dernier voyage : celui de son coming-out en tant qu’homme transgenre, et de sa transition de femme à homme, documentée durant un an.

En 2012, celui qui s’appelait alors Océanerosemarie jouait La Lesbienne Invisible à l’Espace Julien, à Marseille. Zibeline était là. Le spectacle autobiographique mettait des coups de pieds dans la représentation des lesbiennes, interdites de féminité.

Aujourd’hui encore le comédien raconte son parcours, comme dans son court-métrage, qui a pour titre son nouveau prénom choisi, Océan. Pour l’occasion, il fait le tour des plateaux télé depuis de longs mois, et a déjà diffusé l’œuvre par épisodes gratuitement sur le site de France TV Slash, ainsi que leur chaîne YouTube. Pour rendre son travail aussi accessible que possible.

Pride culturelle

On s’attable dans un bureau du cinéma l’Entrepôt à Paris, entre deux projections : Océan vient de lancer la première édition du Festival des Merveilles. « Mon producteur m’a laissé carte blanche pour lancer mon film ici, en proposant deux ou trois autres projections si je le voulais. Quatre mois plus tard, on a quarante films au programme, seize nationalités, dix tables rondes, une expo et une soirée performance. J’ai un peu gratté ! » explique-t-il en riant.

Le T et le I de LGBTI sont souvent « les parents pauvres » des manifestations queer, et le Festival des Merveilles est le premier festival de cinéma entièrement transgenre et intersexe, réalisé presque uniquement par et avec les personnes concernées. Océan voulait partager « cette Pride culturelle » avec la communauté, au moment de la marche de l’Existrans à Paris.

Le cadre est convivial, les tables rondes empreintes d’humour et de familiarité, d’espoir et de combativité. On est loin de ce qui inspire le cinéma si souvent, la souffrance du transgenre malade ! « J’ai toujours voulu faire des représentations positives, c’est très important pour nous de voir des œuvres où on ne se fait pas assassiner ou tabasser toutes les cinq minutes. Nous sommes puissants et puissantes. Faire une transition, être trans, c’est très épanouissant quand on est protégés des violences. C’est joyeux ! »

L’intime politique

Durant ces deux semaines de fête de près de quinze jours, des réalisateurs.rices de tout âge et de tout profil se sont rencontrés. Ils, elles et iels ont créé, avec leurs moyens variés, des résultats frappants de pertinence et de justesse. Même si la fiction est présente, c’est le documentaire autobiographique qui prédomine. Être au plus près des personnes trans, des vraies et non pas des acteurs cisgenres jouant les trans, permet de décrire leurs différents vécus avec une authenticité sans égale. Océan ne fait pas exception : son film démarre sur son premier coming-out, en pleine réunion familiale, entre le café et le dessert. Et la caméra reste comme ça, proche de lui. « C’est ma façon de travailler, ça l’a toujours été. Si ce que je raconte fait écho, c’est justement parce que c’est du cinéma de l’intime. Et l’intime est politique, comme l’ont dit les féministes. C’est pareil pour les luttes LGBTI, c’est pourquoi je me refuse de tricher dans ce registre, de mentir, de cacher. »

Parent de trans

Chez Océan, les barrières entre comédien, réalisateur et militant sont volontairement floues. Son film est un « outil » ? « Tant mieux ». Il raconte en riant une conversation avec une psychologue d’un hôpital parisien : « Elle me disait qu’elle utilisait beaucoup le film. Elle a dit : “ Je suis des ados trans… Bon, on va pas se mentir, je suis surtout les parents ! ”. Rien ne peut me faire plus plaisir que de savoir que le film sert. »

Car ce film, qui capte aussi l’attention des cisgenres, s’attache à la relation d’Océan à sa mère. Dans ces moments il la laisse seule dans le champ, n’entrant pas du tout dans le cadre de la caméra : leurs dialogues se jouent seul à seule. « Je me suis dit qu’elle serait une porte d’entrée pour les personnes cisgenres qui regarderaient le film. » Souvent dure, parfois très blessante, elle reste néanmoins à ses côtés. « Dans ces moments-là, la caméra m’a aidé à mieux supporter. Même si ce qu’elle me disait était violent, je ne pouvais pas m’empêcher de penser : ça, c’est un super rush, ça va servir à quelque chose. Ça donne du sens à la violence. Certains aurait voulu que je prévienne de ces mots, des mégenrages, avec des warnings… Mais c’est la réalité. Il faut le montrer. »

Expliquer

Océan se spécialise dans la pédagogie, surtout sur les plateaux télés et radio –France TV, Canal +, France Inter- face à des journalistes qui lui demandent souvent, encore et encore, de réexpliquer les mêmes termes et concepts. « Je n’ai pas la même tolérance que quand j’étais jeune militant. Ça me fatigue de devoir encore expliquer “ cisgenre ”, même si je le fais quand même. »

Puis, il se ravise, toujours désireux de porter sa voix avec une patience à toute épreuve. « En même temps, je trouve délicat de ne pas aller sur de gros médias. C’est là que je peux toucher le plus de gens. Je pourrai peut-être refuser des invitations plus tard, mais pas maintenant. Avec le privilège que j’ai d’être visible, c’est ma responsabilité. J’y vais. »

Le but ? « En faire une œuvre, revendiquer ma place, cela m’a été utile aussi. Ça m’a donné de la force dans le parcours » affirme-t-il d’abord très sérieusement. Puis, souriant, il se ravise : « Il faut dire… Avoir réussi à être payé pour faire ma transition, c’est quand même un sacré tour de force ! »

Ni freaks ni koalas

Mais l’allusion matérielle n’est pas qu’une blague : transitionner, c’est s’exposer à une grande précarité, à de longs arrêts, voire à la perte de son emploi. Même dans le film, Océan manque d’être congédié d’une pièce dans laquelle il joue. Dans les castings il a l’air trop trans, ou pas assez. « Les gens du milieu me connaissent, et ont du mal à me projeter aujourd’hui dans des rôles d’hommes. »

L’obsession de l’apparence, du corps, le voyeurisme, colle à la peau des personnes trans. « Les changements physiques créent une fascination. » Dans la majorité des représentations artistiques, dans les photos et les films, c’est le corps trans qui obsède. Hybride, torturé, scarifié, il est capté comme une étrangeté. Un alien, ou pire un monstre. « Il existe un cinéma fait par les cisgenres sur les personnes transgenres qui peut être problématique, imparfait, insuffisant dans la complexité du regard. » Océan échappe au piège : malgré la proximité indéniable du voyage partagé, le film ne bascule jamais dans la curiosité déplacée ou malsaine. Pas d’avant/après graveleux d’une opération, pas de longs passages devant le miroir, à part quand son ami lui apprend à se raser. Pas de nudité complète, et si une poitrine apparaît au hasard c’est dans une désexualisation totale, en s’habillant. Et même quand, au cœur du Festival, certains choisissent de filmer les corps, la différence de traitement du sujet est flagrante. « Il n’y a pas l’apparition soudaine du “ freak ” » exprime Apolline Diaz, co-organisatrice du festival. « Pas de découverte de loin, de désignation, de “ C’est lui, c’est le trans ”, comme si c’était tout ce qui le constituait. » « J’ai vu tous les documentaires qui avaient été fait pour la télé » reprend Océan. « Ceux uniquement faits par des personnes cisgenres. Ils exotisaient les personnes trans, venaient nous observer comme si nous étions de petits koalas qui vivent sous des feuillages, cachés au Groenland. Nous, on a l’urgence de nos questions à nous. »

Quant aux proches des trans, les fictions et les documentaires les déplacent souvent, leur affectant régulièrement la place de personnage principal plutôt qu’à la personne transgenre, qui reste dans son étrange opacité. « Ma mère, c’est moi qui la filme. Quand je lui laisse la place, on m’entend quand même lui répondre, et je finis par rentrer dans le champ quand elle s’obstine à nier qui je suis en train de devenir. Soit elle y parvient, soit elle va disparaître du champ. Un réalisateur cis aurait fait du champs-contrechamps, il n’aurait jamais fait ça, ce jeu d’occupation du cadre. »

Océan en ligne

Le Festival s’est terminé le 2 novembre. Le film, après quelques séances, fera un tour de France pendant un mois et demi à partir de novembre. Océan l’accompagnera pour en parler, présenter ses différents projets, peut-être proposer des initiatives similaires aux Merveilles dans d’autres endroits de France. En attendant, Océan est mis à la disposition du public en ligne (france.tv/slash/ocean/). Généreusement.

JULIUS LAY
Octobre 2019

Océan sera présent pour la projection de son film le 20 novembre à La Baleine, Marseille, et le 21 novembre à L’Utopia, Montpellier.

Photo : -c- Arizona Films