Manifesta, la voix du Tiers et de la Commune

Étonnante ManifestaVu par Zibeline

Manifesta, la voix du Tiers et de la Commune - Zibeline

Conçue par le Département et par la Ville de Marseille comme une opération de culture marketing, Manifesta se révèle profondément contestataire et subversif…

Le programme de médiation et d’action éducatives et citoyennes s’appelle le Tiers programme. Le lieu inauguré dans le quartier très populaire et très arabe de Belsunce s’appelle le Tiers QG. Et l’exposition inaugurale est consacrée à la réhabilitation du Square Louise Michel et au combat des habitants pour qu’il soit nommé ainsi !

Tant de références révolutionnaires, tant de parole donnée aux récits des populations délaissées ne saurait pourtant surprendre, lorsque l’on sait ce que la Biennale européenne est, lors de toutes ses éditions, particulièrement subversive… Pourtant l’inauguration du Tiers QG laissait pantois quant à la capacité de la Ville de Marseille à financer sa propre contestation !

Car Olivier Hilaire, premier artiste à occuper ce Tiers QG destiné à faire surgir les Archives Invisibles de Marseille, propose de retracer le parcours chaotique d’une reprise en main citoyenne d’un quartier abandonné. Pour cela il expose un portrait de Louise Michel, des hirondelles de papier en hommage à une de ses lettres, un film de la place, et les archives récentes de sa réhabilitation. Des projets citoyens colorés et ensoleillés, ou encore un très beau plan de square arboré avec jeux d’enfants, écartés par la Ville au profit d’une reconstruction nettement plus terne et sans arbres. La correspondance entre les services de la ville et l’Association des Commerçants et Artisans de Belsunce montre la réticence de l’un, et le long combat pour imposer la réhabilitation et le nom de la Communarde…

« Un combat qui a duré 10 ans », affirme Ali Timizar, créateur et président de l’ACAM Belsunce. « Ce quartier a été oublié, laissé à l’abandon pendant des années, jusqu’à ce qu’on décide de le reprendre en main, nous, les habitants, les commerçants, pour que nos enfants puissent descendre dans la rue sans danger, pour que les touristes n’aient plus peur de passer, pour que le commerce reprenne ».

Et cela va mieux, un peu, grâce aux habitants. Parce qu’il a fallu « harceler les pouvoirs publics », créer un « fonds de promotion et de construction », faire revenir la police « pour que les délinquants arrêtent de délester gentiment les touristes de leurs sacs supplémentaires », exiger « la propreté »… et se battre sur le projet et sur le nom de la place.

Gaudin vs Michel

Née d’un espace laissé vide après le bombardement de 1944, adoptée par les Chibanis qui en faisaient un lieu de partage, la place n’a jamais eu de forme, d’identité. La mairie voulait initialement reconstruire l’immeuble tombé en 1944 mais les habitants, par votation, ont décidé à 80% de conserver l’espace dans son entier, et ont imposé la place telle qu’elle est aujourd’hui, même si elle ne correspond pas à leurs rêves. Comme ils ont imposé le nom, peu à peu : en inaugurant sans l’assentiment de la mairie « mais en présence des Communistes et des Anarchistes » une plaque portant le nom de rue. Que le maire accepta finalement d’entretenir, officialisant ainsi la place désormais dénommée Square, alors qu’elle n’en est pas un…

« Quand je croise Gaudin il m’appelle Louise Michel », s’amuse aujourd’hui Ali Timizar. Plus fièrement il affirme : « Notre histoire de reprise en main par les commerçants, les habitants, peut servir de modèle pour un renouveau de la Ville ».

Les Archives Invisibles de Manifesta, après cette Place des Investis, se consacreront à mettre en lumière le travail des Excursionnistes Marseillais, de Christine Breton et ses Petits fronts de guerre sociale, de Malik Ben Messaoud et de la cité de Bassens, celui de B.Vice et du rap, celui de l’association Mémoire des sexualités qui conserve depuis 1989 les archives LGBTQI, celui d’Un centre-ville pour tous qui lutte contre la gentrification des quartiers populaires…

Archives d’une histoire récente rendue visible, dans ses inacceptables délaissements et inégalités.

AGNES FRESCHEL
Décembre 2019

Place des Investis
Olivier Hilaire
Tiers QG de Manifesta, Marseille

manifesta13.org

Photographie : Olivier Hilaire et Ali Timizar © AF