Une appréhension de la musique à l’échelle du monde : ethnomusicologie et création

Ethnomusicologie et création contemporaineVu par Zibeline

• 25 février 2022 •
Une appréhension de la musique à l’échelle du monde : ethnomusicologie et création - Zibeline

Il est difficile de présenter en peu de mots le parcours de Laurent Aubert, entre ses nombreuses publications, ses recherches, son travail de direction des Ateliers d’ethnomusicologie de Genève (il en est l’un des fondateurs), expert associé auprès de l’UNESCO et de l’Académie Charles-Cros, critique musical pour le mensuel Le Monde de la Musique

Le musicien ethnomusicologue résume grâce à sa passion éclectique et pertinente des musiques du monde l’esprit du Chantier de Correns où il a posé un temps ses instruments (rubab, dutar, oud, lavta) avec l’ensemble Tarab et ses Orients revisités.

L’ensemble Tarab offre la magie de ses compositions et nous entraîne dans un voyage autour du monde grâce à ses instrumentistes hors pairs, Philippe Koller (violon), Ludovic Ottiger (tombak, daf, udu, guimbarde, alghoza), None (bendir, darbuka, riqq, kanjira), Laurent Aubert (rubab, dutar, oud, lavta), et les danses de Maya Quiminal. Tous ou presque ont suivi l’enseignement de maîtres de musique ou de danse. Une spiritualité anime la transmission, comme un rite de passage.

Zibeline : Comment devient-on ethnomusicologue ?

Laurent Aubert : Ross Daly [compositeur et musicien polyinstrumentiste d’origine irlandaise, ndlr] dit que les ethnomusicologues sont des musiciens qui n’ont pas osé. J’ai écouté et joué beaucoup de musique dès ma jeunesse. Mon premier voyage en Inde du Nord m’a beaucoup influencé, j’ai trouvé dans ses pratiques musicales l’équivalent de la musique médiévale. Et j’ai pratiqué ces deux musiques jusqu’à l’âge de 33 ans. Puis j’ai été conservateur du département d’ethnomusicologie du Musée d’ethnographie de Genève, j’ai fondé les ateliers d’ethnomusicologie, organisé des concerts, des expositions, commis quelques livres, fondé les Cahiers de musiques traditionnelles, été responsable de deux collections de disques (Ethnomad et AIMP), travaillé sur le rôle de la musique dans les relations interculturelles contemporaines, et quelques autres bricoles. Bref, quand je n’ai plus eu besoin de travailler pour vivre (et élever mes enfants), je suis enfin revenu à mes premières amours : la pratique musicale.

Zibeline : Vous êtes venu avec le groupe Tarab. Comment s’effectue le choix du répertoire ?

En fait, j’amène quasi toutes les compositions. D’abord on s’était attaché à des thèmes traditionnels orientaux (Rajasthan, Afghanistan, musique arabe), mais jouer tellement de musiques différentes, avec des esthétiques, des instruments et des instrumentistes différents, faisait que l’ensemble était insatisfaisant, manquait de cohérence ; d’autre part, il fallait une esthétique compatible avec les danses pratiquées par Maya Quiminal. Un jour, j’ai commencé à composer un morceau qui a suscité l’enthousiasme de la bande et depuis, je compose en m’inspirant des formes des musiques traditionnelles du mondes. Une chose m’a beaucoup aidé : la fréquentation du grand maître grec, Périklis Papapetropoulos qui enseigne le saz et le lavta (mon quatrième instrument) à l’Experimental musical gymnasium-lyceum de Pallini. L’univers des musiques modales est immense avec la culture du raga, du maqam, que l’on peut étudier dans le centre de Ross Daly, dans le village d’Houdetsi en Crète, avec le sentiment d’appartenir à une grande famille où des gens du monde entier se retrouvent avec la même approche, la même recherche musicale. Il y a des rencontres qui me forgent : en Arménie, celle avec un vieux sous un pont qui jouait de la vielle arménienne m’a inspiré le morceau Hommage au barde d’Erevan

Votre marque de fabrique, c’est se nourrir de multiples influences…

Oui, il y a toujours une saveur orientale dans mon travail (on peut toujours identifier l’origine exacte, afghane, cashmere etc…). On va adapter une structure mélodique et rythmique traditionnelles pour créer. Parfois on emploie le même maqam, des rythmes parfois improbables (11, 13 ou 19) qui existent dans certaines traditions minuscules et peu usitées, qui sont souvent des musiques savantes à dimension spirituelle grâce à la complexité des rythmes, des pièces pour la danse (avec des rythmes à 7 ou 9)… C’est la première fois que l’on compose pour de la « danse du monde ». On observe les traditions de danse par rapport aux tempi et on réarrange à notre sauce… Ainsi, de nombreuses pièces actuelles sont écrites à partir des modèles traditionnels dansés par Maya…

Maya Quiminal : Je dois ajouter que les créations de Laurent sont mieux pour danser que les morceaux dont il s’inspire. Pour approfondir notre approche de la tradition on s’est éloigné des modèles traditionnels.
L. A. : Et sans jamais avoir le sentiment de trahir une tradition mais de l’approfondir. Le propre d’une tradition c’est la rendre sienne. Il faut prendre le temps de s’intégrer à une culture et à ses modes d’apprentissage : tous les membres du groupe ont un cursus de voyages et d’apprentissages sur place. L’apprentissage d’une tradition c’est un apprentissage de liberté. À la connaissance d’une culture s’ajoute ce qui vient de nous, avec respect, afin de lui donner un sens dans le monde actuel.
M. Q.: Je dois cependant avouer que je ne me suis pas encore détachée du costume traditionnel, j’ai besoin de le porter pour me sentir habitée par la danse traditionnelle que j’interprète.
L. A.: Ce que le costume est pour toi c’est ce qu’est pour moi la structure mélodique dont « je m’habille ».

Quelles sont les limites des musiques traditionnelles ?

L. A.: Il faudrait bannir l’expression « musique traditionnelle » et lui préférer celle de « tradition musicale », dans la perspective d’un univers en processus de transformation. Si l’on y regarde d’un peu près, le flamenco par exemple naît au milieu du XIXème siècle, le Kalbelia (une des danses de l’Inde) perçu comme traditionnel n’a que quarante ans… Notre présence fait évoluer la tradition, sinon elle se sclérose. Quand on écoute les grands maîtres indiens du début du XXe, ceux des années soixante ou ceux d’aujourd’hui, on repère les mêmes codes mais un travail en perpétuelle évolution. Toute tradition s’enrichit et continue à s’enrichir. Une vision intégriste de la tradition est étouffante.
M. Q.: La fusion que Laurent opère rend toujours très fluide le passage entre le matériau initial et ce qu’il crée. Chaque couleur de morceau amène une couleur particulière dominante de chaque danse [les clochettes (gungharoos) aux chevilles des danseuses en Inde donnent le tempo : c’est le musicien qui suit le danseur et non l’inverse ndlr].

Propos recueilli par MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2021

À venir :

25 février
Conservatoire des Ursulines, Brignoles
Étape musicale avec New Folk Sicilian Project

04 94 59 56 49 le-chantier.com

Photographies : Ensemble Tarab © DR