Une volonté de se fédérer éclot aux États Généraux du Off d’Avignon

États Généraux du Festival Off d’Avignon : prendre le temps de le repenserVu par Zibeline

Une volonté de se fédérer éclot aux États Généraux du Off d’Avignon  - Zibeline

Il est temps de repenser le Festival Off, devenu un immense marché néolibéral.

Le Festival d’Avignon, comme beaucoup d’autres, a été annulé ; mais attention, ne pas confondre le In et le Off. Tout d’abord a été créé le Festival d’Avignon en 1947 par Jean Vilar ; et en 1966 André Benedetto vient le concurrencer avec le Théâtre des Carmes : c’est le début du Festival Off. D’une quarantaine de spectacles à ses débuts, il en affiche aujourd’hui plus de 1600. N’importe quelle compagnie peut en effet jouer dans le Off dès l’instant où elle trouve de quoi payer un créneau dans l’un des 130 lieux de représentation, dont 90% n’ouvrent que pour cette période de juillet.

Alors c’est l’anarchie capitaliste : un immense marché néolibéral où les compagnies sont en concurrence et se saignent bien souvent pour participer à cet événement qui draine plus d’un million de spectateurs ; pour trois millions de places mise en vente. Il y a trop de spectacles, aucune ligne artistique, la montée en puissance de solos, duos, classiques et catégories humour pour ne pas prendre de risques.

L’association qui gère le festival Off, AFC (Avignon Festival et Compagnie) ne peut que mettre en page dans un catalogue ce qui se passe dans ce Festival. Elle n’a en effet pas le pouvoir pour décider ce qui sera joué, ou des tarifs pratiqués par les théâtres, puisqu’il s’agit de contrats de droits privés entre les compagnies et les lieux d’accueil. Néanmoins depuis trois ans elle a mis en place un fonds de professionnalisation pour soutenir les créations contemporaines avec comme condition un engagement par la compagnie bénéficiaire à payer les artistes ; car de nombreuses compagnies n’ont pas les fonds suffisants pour ces rémunérations. Même problème en ce qui concerne le coût des locations de logements à Avignon, avec des propriétaires qui profitent largement de ce marché : qui peut réguler ?

Repenser le monstre

Ainsi s’est créée en 2017 l’association les Sentinelles pour fédérer les compagnies autant que possible dans ce marché qu’est devenu le Festival qui les met en concurrence : l’objectif est d’essayer de construire quelque chose ensemble plutôt que de tout affronter tout seul.

Et nous voilà aux États Généraux, non pas à Versailles en 1789, mais par Zoom le 2 juillet 2020 ! À l’appel des Sentinelles, de l’AAFA (Actrices et Acteurs de France Associés), des E.A.T (Écrivains Associés du Théâtre) et du Synavi (Syndicat National des Arts Vivants), plus de 1600 signataires, dans leur grande majorité des professionnels, répondent présents. Il s’agit de repenser le monstre qu’est devenu le Festival Off d’Avignon pour imaginer ensemble quelque chose de vertueux. En finir ou dépasser ce cadre de pratiques concurrentielles et libérales où des compagnies viennent en quelques sorte acheter un stand pour se produire et vendre leur spectacle au public et à des programmateurs.

Car par le seul jeu de la concurrence – mise à disposition de créneaux de location pour des compagnies qui peuvent les payer, avec sélection si la demande est trop élevée- il ne peut y avoir de Festival digne de ce nom. Quand le marché est seul roi, il faut quelque chose qui s’appelle régulation, et qui plus précisément s’appelle politique. À commencer par la politique municipale : a t-elle intérêt à cette régulation ou ne veut-elle que profiter de la masse touristique ainsi générée ? AFC par exemple ne peut interdire l’ouverture d’un théâtre supplémentaire, simplement le suggérer à la mairie. Idem pour l’affichage sauvage qui certes est l’emblème du Off mais ne fait que souligner cet épuisement par les artistes à se mettre en concurrence. Mais la ville d’Avignon n’a-t-elle pas intérêt à ce folklore? AFC a suggéré cette interdiction à la ville…

Politique on disait ; malgré sa notoriété le Festival Off ne bénéficie d’aucun soutien public ; sans engagement de l’État, le festival reste livré à lui même et au seul jeu de l’argent. AFC mène ce combat depuis 3 ans, ayant hérité d’une gestion antérieure problématique, et le chantier est immense, d’où la nécessité pour tous de travailler ensemble avec AFC, et pour cette dernière d’écouter ces initiatives plurielles, reconnues et prometteuses  de refondation.

Les États Généraux ont montré l’attachement des compagnies et des autres professionnels à ce festival au bord de l’implosion ; ils ont aussi montré de l’enthousiasme pour mener un travail en commission dès le mois de septembre pour que ce festival change. Même si certains ont intérêt à ce que rien ne bouge – Ville d’Avignon, compagnies qui y font des succès, théâtres qui en un mois peuvent amortir leur frais annuels voire faire des bénéfices – l’immense majorité des compagnies souhaite une révolution. Ce sont elles qui font vivre ce festival, artistiquement et économiquement, d’où l’impérieuse nécessité pour elles à sortir de l’atomisation, et la légitimité à se fédérer pour porter leur voix et se faire entendre.

MARTIN ACTOS
Juillet 2020

Les États Généraux du Festival Off ont eu lieu le 2 juillet

Photographie : affiches Festival Off © X DR