Rencontre avec Didier Khelfa, maire de Saint-Chamas, qui travaille à la réhabilitation de l’étang de Berre

Étang à direVu par Zibeline

Rencontre avec Didier Khelfa, maire de Saint-Chamas, qui travaille à la réhabilitation de l’étang de Berre - Zibeline

Depuis juillet 2020, le Gipreb a un nouveau président. Didier Khelfa, maire de Saint-Chamas, succède à Serge Andréoni à la tête de la structure depuis sa création. Rencontre avec un fervent défenseur de l’étang de Berre et de sa réhabilitation.

Depuis sa création il y a 21 ans, le Gipreb (Groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’étang de Berre) travaille à l’amélioration de la qualité écologique des milieux aquatiques du complexe lagunaire de l’étang de Berre. D’une superficie de 155 km2, cette lagune est l’une des plus grandes d’Europe, l’une des plus profondes aussi, bordée par 10 communes (Berre l’Etang, Rognac, Vitrolles, Marignane, Châteauneuf-les-Martigues, Martigues, Saint-Mitre-les-Remparts, Istres, Miramas, Saint-Chamas) sur 75 km de côtes. 

Zibeline : Pouvez-vous nous présenter le Gipreb ?

Didier Khelfa : Il regroupe 10 communes, le département des Bouches-du-Rhône, la région Sud-Paca, et des partenaires associés que sont le monde associatif et les chambres consulaires, et EDF en tant qu’invité. La Métropole Aix-Marseille-Provence, et je pense que c’est le bon échelon, souhaite rentrer dans notre gouvernance. Ma volonté est de l’élargir au monde associatif. La protection de l’environnement, bien sûr, mais pas seulement : celui qui est utilisateur du site, les navigateurs, la LPO, ou d’autres structures… L’étang est une masse d’eau où il y a un multi usage, il faut qu’ils soient tous représentés et il faut les défendre. Si la préservation de la nature nous incombe, il faut aussi que tous les usages soient traités. 

Vous avez déposé un recours devant les tribunaux contre l’État et EDF, quelles en sont les raisons ?

L’étang est le réceptacle de nombreuses arrivées d’eau, issues des fleuves, des stations d’épuration, et principalement les rejets d’eau douce et de limon de la centrale hydroélectrique d’EDF. Dans une période où certains territoires manquent d’eau, où on la compare à l’or bleu, ici on parle de déchet ! Les représentants d’EDF nous présentent un fonctionnement idyllique : une économie de 500 millions d’euros autour de l’étang, une production d’électricité vertueuse sur toute la chaîne… Ils oublient que l’étang est la victime collatérale, et donc ses riverains. Ils déversent de l’eau dont on ne veut pas et qui perturbe l’écosystème. Leur discours est insupportable. 

Ce discours n’a pas évolué après la catastrophe écologique de l’été 20181 ?

Ils ne se sentent pas du tout responsables, c’est pour ça d’ailleurs qu’il y a ce recours devant les tribunaux, pour qu’ils reconnaissent leur responsabilité lors de la malaïgue2 à ce moment-là. Ils pointent d’autres facteurs. Nous avons toujours dit qu’il y avait eu un effet cocktail : manque de vent, fortes pluies, chaleur, trop d’eau… Habituellement EDF ne turbine pas l’été, or ça a été le cas à cause de travaux sur le lit de la Durance. Si on avait travaillé ensemble, en amont, on aurait peut-être pu décaler ces travaux au mois de septembre ! Ne faudrait-il pas se mettre des contraintes pour qu’il y ait zéro rejet de la centrale en juin, juillet et août ? Ça semble être compris, mais il aurait fallu, avec le préfet, déclencher très tôt une cellule de crise pour pouvoir réagir à temps. On a tardé, on a eu des données vraiment chiffrées qu’à partir de mi-août, c’était déjà trop tard. Si on avait su, dès fin juin, qu’il y aurait ces rejets, on aurait pu anticiper les choses. Je ne dis pas qu’il n’y aurait pas eu de malaïgue, mais peut-être qu’ensemble on aurait pu gérer la crise. Le Gipreb est avant tout un outil d’observation, un outil scientifique, mais aussi de sensibilisation, de prévention, de pédagogie. Il ne peut pas se substituer à une collectivité et encore moins à l’État. L’eau est une ressource rare, avec quelques millions d’euros on peut peut-être arriver à la préserver.

Qui peut assumer ça financièrement aujourd’hui ?

En tant que support technique, administratif, scientifique, le Gipreb peut éventuellement être la partie qui mobilise les financements et les redistribue. Mais on ne peut pas être maître d’ouvrage, on n’a pas la capacité de porter des chantiers. Il ne peut s’agir que des collectivités. La Région, si on veut prendre la dimension globale du bassin versant et le réceptacle qu’est l’étang, et la Métropole qui est à même de porter des projets structurants, colossaux en termes financiers. L’étang doit faire partie de notre projet métropolitain. On travaille bien avec Didier Réault vice-président en charge de la Gemapi [gestion des eaux et des milieux aquatiques, ndlr] et qui a bien compris les enjeux. Il faut aussi qu’on se réunisse entre nous, élus métropolitains du pourtour de l’Etang de Berre, et pas seulement les communes riveraines, parce qu’il y a aussi des impacts sur Le Rove, Gignac, sur les communes riveraines de l’Arc… 

Et où en êtes-vous ?

Aujourd’hui on parle tous d’un alignement de planètes : le rapport parlementaire qui va dans le sens de ce que les élus ont toujours voulu, au niveau de la Métropole avec la création d’un poste de vice-président délégué à l’étang (Éric Le Dissès), et la volonté de l’Etat de relancer les choses. Il y a une détermination commune, et j’espère qu’on saura démontrer que l’on arrive à produire des actions qui auront un impact sur la qualité de l’étang. À savoir la qualité des eaux, mais aussi la prise en compte des rives, l’utilisation en agriculture de certains nitrates, etc. Le but, à terme, c’est d’avoir un vrai projet de territoire, une identité autour de l’étang de Berre, qui intègre aussi la qualité de l’air, des sites environnementaux… sans perdre notre identité. Je crois encore au colibri, au « chacun fait sa part ». Chaque ville, chaque acteur, chaque association, chaque institution… Avant qu’il y ait des décisions radicales, et qu’EDF soit condamné et ne puisse plus produire. 

En septembre 2020, en conclusion des travaux d’une mission d’information sur la réhabilitation de l’étang de Berre, un rapport a été déposé à l’Assemblée nationale par les députés Pierre Dharréville (PC), Eric Diard (LR) et Jean-Marc Zulesi (LREM). Comment se positionne le Gipreb ? A-t-il son mot à dire ?

On est dans la ligne droite de ce que nous, élus, avons défendu depuis des années. Aujourd’hui le Gipreb partage pleinement le rapport, 20 propositions auxquelles on adhère. 

On est même allé plus loin : avec l’État et la Métropole, on a organisé des tables rondes et des ateliers. Le Gipreb gère ce qu’on appelle la masse d’eau, le milieu aquatique et les espaces naturels. On va traiter par exemple de la question de l’étang du Bolmon, des flux admissibles, de tout ce qui touche aux algues, comment les éliminer ou les valoriser, comment développer les zostères -des herbiers qui sont la base de toute vie sous-marine. On a déjà eu une première réunion, et des ateliers à venir dans les semaines qui viennent, l’objectif étant d’arriver, dès le mois de juin, à proposer des actions concrètes, à savoir avoir identifié le porteur, pouvoir dire combien ça coûte, quels sont les partenaires et donner un calendrier des réalisations. 

Comment vous positionnez-vous par rapport à deux des leviers essentiels que préconise ce document, la limitation des rejets de la centrale hydroélectrique et la réouverture du tunnel du Rove à la courantologie ?

Ce sont deux axes majeurs qu’on a toujours défendus. Concernant la limitation des rejets, ce qu’on essaye de démontrer c’est qu’EDF est aujourd’hui autorisé à turbiner 1,2 milliard de m3 par an ; on considère que ce quota autorisé est trop élevé, et que si on le réduisait de moitié l’étang aurait la capacité d’absorber. Notre discours n’a jamais été de fermer la centrale EDF. Mais avec beaucoup moins on peut maintenir l’activité. J’en veux pour preuve l’année 2019 où ils ont turbiné moins de 600 millions de m3, et l’étang n’a jamais été aussi beau. Si on continue à turbiner à 1.2 milliard, on tue l’étang, c’est une certitude.

 


L’Etang de Berre et la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas © Do.M.

Le rôle du Gipreb aujourd’hui est d’être le garant d’une certaine homogénéité des actions menées et du traitement au regard de l’étang. Mais il ne peut pas porter seul la réouverture à la courantologie du Rove, il n’en a pas la capacité financière, ni les compétences. En revanche on a un comité scientifique sur lequel on s’appuie. Le Gipreb est un outil, et il faut passer de l’outil à un cadre juridique qui nous permette de piloter des actions. 

Sous quelle forme ?

Ça peut être un SAGE (schéma d’aménagement et de gestion de l’eau), un Epage (Etablissement public d’aménagement et de gestion de l’eau), un Eptb (Etablissement public territorial de bassin), des dispositifs reconnus dans le cadre de la gestion de l’eau. Je verrais bien le Gipreb porter un Sage Etang de Berre, et la Métropole créer un Epage pour gérer le Sage des bassins versants. Et là on pourra arriver à travailler de manière intelligente. Aujourd’hui ça n’existe pas et c’est ce vers quoi on veut tendre. En prenant la présidence du Gipreb j’ai dit qu’il fallait élargir la gouvernance, élargir des représentants au sein du syndicat. Mais au-delà il faut voir comment travailler les uns avec les autres. Si on veut être audible au niveau national, il faut qu’on y arrive, qu’on s’entende sur une préconisation, une action qu’on veut porter. Trois députés de trois tendances politiques différentes ont pu travailler ensemble. Nous, communes, collectivités, institutions, associatifs devons y arriver. 

Comment se positionne le Gipreb par rapport à la demande de classement de l’étang au patrimoine mondial de l’Unesco ?

En tant que maire j’ai donné mon accord il y a 2 ans pour être associé à cette démarche, en tant que président du Gipreb j’ai ouvert la discussion, car jusqu’à présent c’était un non catégorique. On a reçu le président de l’association « Étang de Berre patrimoine mondial », Jean-Claude Cheinet, et il semblerait qu’il y ait une volonté d’aller vers, sans mettre la charrue avant les bœufs. En premier lieu on souhaite le bon état écologique de l’eau, puis le classement. Mais on sait pertinemment que le classement prendra des années, je pense que les démarches peuvent être concomitantes. 

En 2024 auront lieu les Jeux Olympiques, et l’étang pourrait être la base arrière de certaines équipes nationales de voile. Est-ce possible ?

Oui, même si les conditions de navigation ne sont pas les mêmes sur l’étang que sur la mer, mais certaines communes ont été positionnées comme telle, Marignane, Martigues, Berre entre autres, et on a tous été conventionnés label Terre de jeu 2024. On veut démontrer que l’étang existe aussi, qu’on peut accueillir certaines délégations. Pour des entraînements, des repérages ou tout simplement pour de la préparation physique.

Propos recueillis par DOMINIQUE MARÇON
Mai 2021

1 Dès la fin de l’été 2018 une grave crise anoxique et eutrophique a dégradé l’écosystème de l’étang, entraînant une mortalité importante de poissons et coquillages.

2 Mauvaise eau : phénomène d’anoxie qui se manifeste par la chute de la teneur en oxygène de l’eau.

Photo : Eaux blanches dans l’anse de Saint-Chamas – Image satellite SENTINEL-2 du 26 août 2018. Image générée par le GIPREB à partir des données Copernicus Sentinel-2 (ESA) traitée au niveau 2A (S2MSI2A)