À qui profite le flou(ze) ? L'Observatoire des inégalités publie un Rapport sur les riches en France

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À qui profite le flou(ze) ? L'Observatoire des inégalités publie un Rapport sur les riches en France - Zibeline

L’Observatoire des inégalités publie un Rapport sur les riches en France, mine d’informations utiles pour comprendre l’indécente répartition des biens.

L’Observatoire des inégalités est un organisme indépendant qui, comme son nom l’indique, s’est donné pour mission de dresser un état des lieux le plus complet possible des inégalités. Estimant « que les services publics ne font pas dans ce domaine leur travail de mesure et de diffusion de manière satisfaisante », son équipe étudie depuis 2003 les disparités économiques, culturelles et symboliques afin de donner des outils au plus grand nombre pour comprendre leur évolution.

Le 9 juin, le directeur de la structure, Louis Maurin, et Anne Brunner, directrice d’études, ont tenu une conférence de presse pour présenter un Rapport sur les riches en France unique en son genre. Il n’existe pas de seuil de richesse officiellement fixé dans notre pays, a expliqué Mme Brunner. Les analystes de l’Observatoire l’ont donc établi au double du niveau de vie médian, qui partage la population en deux. Soit un revenu équivalent à 3470 euros net mensuels après impôts pour un adulte. Cela représente environ 5 millions de personnes, 8% de la population française, bénéficiant de conditions de vie très favorables. Avec bien-sûr des fortunes stratosphériques qui s’éloignent considérablement de ce minimum : celle de Bernard Arnault, patron de LVMH, atteint d’après leurs estimations la valeur de tous les logements de Toulouse (80 milliards d’euros)…

À qui profite le flou(ze) ?

Louis Maurin a insisté sur les difficultés rencontrées pour obtenir des données précises. « Où sont passés les riches à l’Insee ? Sur le site de l’organisme officiel de la statistique publique, on dispose de beaucoup d’éléments sur les pauvres, fort peu sur ce qu’il appelle les catégories aisées ». À la suite de cette remarque troublante, Zibeline a demandé à l’Insee comment sont prises les décisions éditoriales de cette direction générale du ministère de l’Économie et des Finances, qui détermine le choix des études lancées, la terminologie, le champ d’application ? Nous publions la réponse du Bureau de presse dans l’encadré ci-dessous.

Il serait pourtant en effet important de connaître précisément la répartition des richesses afin d’envisager de l’améliorer, au moment où les disparités se font de plus en plus criantes et où la crise économique consécutive à la crise du Coronavirus se profile. D’où l’intérêt de ce rapport qui établit un portrait social des privilégiés, et s’interroge sur les mécanismes de reproduction des inégalités entre générations, en s’appuyant pour compléter ses matériaux sur les travaux de sociologues comme Monique Pinçon-Charlot et son mari, ou d’économistes tels que Thomas Piketty. Restent de très nombreuses zones d’ombre, notamment dans le secret des affaires, barricadé derrière un mur juridique parfois au détriment du secret des sources journalistiques (lire à ce sujet ce compte-rendu d’un débat qui s’est tenu en septembre dernier au Conseil national des Barreaux).

Il faudrait en savoir plus…

… bien plus, même si le portrait que dessine ce premier rapport est déjà éclairant. Comme ses auteurs le soulignent en avant-propos, « en matière de privilèges, chacun doit balayer devant sa porte plutôt que de pointer du doigt ceux qui sont encore plus riches que lui ». Ils détaillent donc ces avantages que procure leur fortune aux héritiers, grands patrons, hauts fonctionnaires, sportifs, célébrités, mais également, plus banalement, leur confortable revenu aux professions libérales, cadres ou ingénieurs… Certains, personnels : un logement spacieux, des loisirs coûteux, l’insouciance face au risque de perdre son travail, la possibilité de financer les études de ses enfants… D’autres, qui se mesurent en termes d’influence et donc impactent plus fortement la société dans son ensemble : avoir un vaste réseau, le bras long, savoir « jouer du piston en virtuose »… Ajoutons la capacité à baliser juridiquement son parcours pour éviter les conséquences des libertés prises avec la loi, quand il ne s’agit pas carrément de contribuer à modeler cette loi à son avantage !

La lecture du document permettra de mieux comprendre comment se constitue et se transmet un patrimoine, « agent de reproduction des inégalités dans le temps », mais aussi bien d’autres aspects structurels du système dans lequel nous vivons. Les inégalités au prisme du genre, par exemple, car il y a privilégié et privilégiée : « Dès le seuil des 5% les mieux rémunérés, les hommes se détachent nettement des femmes avec un salaire de 5200 euros net mensuels contre 4000 euros net pour ces dernières. Chez les supers-riches en termes de salaire, les écarts entre femmes et hommes sont encore plus grands du fait des difficultés d’accès des femmes au sommet des hiérarchies. »

Attendons les prochaines études qui permettront de déterminer plus finement les dynamiques de l’injustice ; les éléments réunis dans ce premier rapport permettent déjà d’en exiger réparation.

GAËLLE CLOAREC
Juin 2020

À lire :

Rapport sur les riches en France
Sous la direction d’Anne Brunner et Louis Maurin
Éditions Observatoire des inégalités, 10 €
En vente sur inegalites.fr

Citons aussi le Manuel d’économie critique publié en 2016 par le Monde Diplomatique, avec un chapitre consacré au partage des richesses.

Et pour finir par un sourire, les solutions de l’essayiste Pacôme Thiellement : Demain, nous ne parlerons plus aux millionnaires.

Illustration : Le prêteur et sa femme, Quentin Massys, 1514


Réponse du Bureau de presse de l’Insee, reçue le 10 juin 2020

« Les décisions éditoriales de l’Insee (sujets des publications, calendrier de diffusion) sont guidées par le programme de travail de la statistique publique.

Ce programme de travail est établi annuellement en concertation avec le Conseil national de l’information statistique (Cnis), dont c’est la mission principale. Le Cnis est composé de 45 membres, représentant l’ensemble des usagers des statistiques publiques : élus nationaux et locaux, syndicats professionnels, syndicats de salariés, associations, organismes publics, universitaires et personnalités qualifiées.

L’exercice annuel de concertation sur le programme de travail de la statistique mené par le Cnis est encadré par les avis de moyen terme. Le Cnis procède, tous les cinq ans, à une analyse prospective des besoins d’informations statistiques économiques et sociales pour permettre à la statistique publique de se préparer aux enjeux à venir. Cette analyse est construite dans le cadre d’une démarche collective au sein du Cnis et ouvert à l’ensemble de la société permettant aux utilisateurs d’exprimer leurs besoins et aux producteurs de présenter leurs programmes de travaux. Elle débouche sur des orientations sous forme d’avis adoptés en assemblée plénière du Cnis.

Pour donner un exemple concret, un rapport du Cnis sur les ruptures familiales en 2017 a identifié des besoins de connaissances statistiques sur le sujet qui n’était pas jusque-là satisfaits par la statistique publique, notamment afin de mieux éclairer l’action publique pour soutenir les familles vivant ces situations. Suite à ce rapport, l’Insee a modifié à compter de 2018 le questionnaire du recensement de la population afin de mieux observer la diversité des configurations familiales des Français. L’exploitation des premiers résultats de ce questionnaire rénové a donné lieu ensuite à la publication de statistiques et études sur les différents types de familles (par exemple : En 2018, 4 millions d’enfants mineurs vivent avec un seul de leurs parents au domicile).

Par ailleurs, le programme de travail de l’Insee doit également intégrer les besoins de l’Union européenne en matière de statistiques harmonisées entre les États membres.

En ce qui concerne les concepts et les méthodes, ils résultent des travaux et des arbitrages d’experts nationaux et d’organisations internationales (Banque mondiale, Eurostat, FMI, ONU, Organisation internationale du travail). Ils s’enrichissent aussi du dialogue avec la société civile, notamment au sein du Cnis, et avec le monde de la recherche. Par exemple, la rénovation de la nomenclature socioprofessionnelles, à fort enjeu social, a fait l’objet d’un groupe de travail du Cnis qui a mené de nombreuses consultations d’experts et d’utilisateurs extérieurs à la statistique publique. »