La parole aux artistes et acteurs culturels : Marion Coutris, codirectrice du Théâtre des Calanques

Éloge de la répétition

La parole aux artistes et acteurs culturels : Marion Coutris, codirectrice du Théâtre des Calanques - Zibeline

Pour nous, les compagnies, les équipes artistiques, les troupes de théâtre, l’impatience qui monte est liée au fait de ne pas savoir quand et dans quelles conditions nous pourrons à nouveau répéter ensemble.

C’est sur le plateau des théâtres que naissent les futurs spectacles.

L’arrêt des représentations est un vide terrible, mais plus inquiétant est celui de la mise sous cloche des travaux de répétitions, du processus de création.

Répétitions est un mot trompeur. On ne répète rien, justement, durant les répétitions. C’est à ce moment irremplaçable – par l’outil informatique, notamment – qu’on essaie.

Qu’on échoue. Qu’on tente à nouveau. Qu’on dépasse le premier entendement. Qu’on doute. Qu’on accède à des pistes qu’on n’avait même pas imaginées avant. Qu’on met à la poubelle. Qu’on parvient à voir la lumière. Qu’on fixe un instant d’aboutissement. On ne renonce jamais. Si on coupe les mains du pianiste, il continue de jouer dans sa tête.

C’est cette capacité d’élaboration essentielle qui permettra, plus tard, quand les salles ré-ouvriront leurs portes aux spectateurs d’une façon ou d’une autre, d’assurer des spectacles, des concerts, des performances.

Et c’est cela, notre urgence fondamentale.

Des spectateurs, amis, compagnons de route, se mobilisent et nous le font déjà savoir, pour que perdure l’activité artistique, prêts souvent à s’engager pour soutenir des actions inventives au bénéfice des artistes, au bénéfice de tous, qui ont besoin des arts vivants, et de tous ceux qui en ont besoin mais ne le savent peut-être pas encore, car la route est toujours longue, pour qu’un habitant devienne un spectateur.

Ces mots, oui, sont un éloge de la répétition, car le plateau est et doit être toujours le lieu le plus vivant de nos théâtres, là où se réinvente notre capacité à permettre l’alchimie d’un échange singulier où se croisent la réflexion, l’écriture, l’ici-et-maintenant du théâtre en train de se faire, les petits arrangements, les choix essentiels : le très subjectif et très fragile royaume du regard et de l’ouïe.

Que pouvons-nous faire maintenant, demain, avec les artistes, dans nos théâtres interdits à l’accueil des spectateurs ?

Comme des pèlerins, il nous faudra à nouveau fouler au pied les planches du plateau.

Comme des chercheurs, il nous faudra bientôt retrouver nos éprouvettes et nos catalyseurs, nos essais in-vitro, nos protocoles.

Comme des accoucheurs il nous faudra mettre au monde.

Comme des bergers il nous faudra veiller au troupeau et prendre soin des plus fragiles.

Comme des charpentiers il nous faudra hisser bien haut la poutre maîtresse pour que l’édifice tienne debout.

Et comme les enfants il nous faudra retrouver le bonheur de jouer ensemble.

Nous comptons sur vous tous,

MARION COUTRIS
Marseille, 21 avril 2020

Photo : Les mariés de l’Apocalypse © Maurane Andrianaivo