Entretien avec Macha Makeïeff, directrice du Théâtre National de Marseille, et l'ethnologue Philippe Geslin

Éloge de la douceur

Entretien avec Macha Makeïeff, directrice du Théâtre National de Marseille, et l'ethnologue Philippe Geslin - Zibeline

Macha Makeïeff et l’ethnologue Philippe Geslin poursuivent leur travail sur les peuples autochtones. Entretien.

Devant le Théâtre National de Marseille, le 17 mars 2021, se tient une assemblée bouillonnante : étudiants, intermittents et professionnels de la culture occupent les lieux pour demander leur réouverture au public, entre autres revendications. La directrice de La Criée leur a ouvert les portes, en déclarant partager les principaux points de leur manifeste. Dans cette ambiance si particulière, Macha Makeïeff et l’ethnologue Philippe Geslin présentent le 4e volet de leur cycle Les âmes offensées, joué devant un public restreint aux seuls professionnels.

Zibeline : Voilà un compagnonnage au long cours ! Quand avez-vous fait connaissance ?

Philippe Geslin : En 2004, dans le cadre du centenaire du musée d’ethnographie de Neuchâtel. Le conservateur, Jacques Hainard, m’avait donné carte blanche. Je faisais alors de l’anthropologie de l’objet, et je lui ai demandé d’inviter Macha Makeïeff, qui avait publié L’amour des choses aux éditions Actes Sud.

Macha Makeïeff : Puis nous sommes restés en lien. Étudiante, j’ai travaillé chez Flammarion, je lisais énormément de sciences humaines. Une fois nommée à La Criée, j’ai pensé qu’il fallait les faire entendre, de façon vivante. Philippe me racontait ses expériences de terrain ; l’idée est venue de travailler à partir de ses carnets. « Tu crois que j’en serai capable ? », m’a-t-il demandé. Mais bien-sûr !

Comment œuvrez-vous ensemble ?

P.G. : Je m’interrogeais sur les formes de restitution ethnographique. Quand on enseigne à l’université, on se demande comment faire passer le message aux jeunes auxquels on s’adresse. Plutôt que les discours savants, je voyais que les anecdotes les intéressaient. Pratiquant l’anthropologie appliquée, m’appuyant sur les demandes des communautés à travers le monde, j’ai la chance de ne pas être centré sur l’une d’entre elles exclusivement. À l’origine, on avait un projet sur les Inuit…

M.M. : … Et puis on prend goût aux choses ! Ce qui m’intéressait au fond, c’est d’avoir la voix, les mains… la carcasse de celui qui va là-bas, la poussière de ses chaussures. Cela relève de mon espèce de fétichisme, un peu maniaque, avec les choses. On aurait pu prendre un acteur, mais cela n’aurait pas été comparable. Quand il revient de mission, il est dans un drôle d’état. Dans le spectacle, on perçoit cette solitude, cette perdition.

Avez-vous senti le public attentif à la continuité, de volet en volet ?

M.M. : Absolument. Certains les ont tous vus, parfois plusieurs fois. Nous allons les reprendre l’année prochaine, quand on aura le droit de retrouver les spectateurs. Avec une exposition des photographies de Philippe, magnifiques. De manière étonnante, ces spectacles parviennent à toucher aussi bien des scolaires qu’un public très pointu, rodé à l’ethnologie. Dans le tourment d’une époque qui ne laisse pas le temps à la rêverie, c’est l’occasion de se poser. Les Hazda se déroule de nuit. À un moment donné, la lumière électrique doit se taire !

Vous avez travaillé sur les Inuit, puis les Soussou, dont le territoire est fortement atteint par le changement climatique, la déforestation. N’êtes-vous pas un peu désespérés de voir à quel point les choses ne vont pas dans le bon sens ?

P.G. : Oui, d’une certaine façon, parce que tout va très vite. Mais cela ne veut pas dire que ces communautés vont disparaître. Des langues, des savoir-faire, des formes de rapport à la nature, certainement. Sans que l’on ait eu le temps de s’en inspirer, c’est ce qui me rend mélancolique.

Vous n’êtes pas mélancolique pour eux, mais plutôt pour nous ?

P.G. : Pour tout le monde ! Je ne fais pas la différence. Toutes ces sociétés s’adaptent, se réduisent, se transforment, dans des environnements différents… Le problème, et dans mon métier j’y suis souvent confronté, est que l’on plaque nos propres représentations sur ces populations. Plutôt que la publication d’articles académiques, l’intérêt du théâtre, donner à voir ce qui relève du sensible, du sensoriel, du sensuel, réside là.

M.M. : Ce qui se perd là-bas se perd pour nous, et ce qui se perd chez nous de sensibilité se perd pour eux. Avec notre brutalité… Vous avez vu, sur la carte du territoire des Hadza, ce rétrécissement frappant. Et malgré tout, ils sont toujours là, depuis 98 000 ans ! La permanence de cette humanité me bouleverse. Ce que j’aime chez un ethnologue comme Philippe, c’est le goût d’aller vers l’autre avec une extrême délicatesse. Je ne ferai jamais suffisamment l’éloge de la douceur. Sans elle, on ne peut pas rendre compte de ces mondes-là.

Combien de temps avez-vous consacré à ce terrain ?

P.G. : J’y vais depuis cinq ans, sur des périodes d’un mois et demi à deux mois, deux ou trois fois par an. Je maigris beaucoup, mais je m’entretiens physiquement. Un bobo sur le terrain, c’est une mission gâchée. Psychologiquement, comment décrire cela ? Vous êtes envahi. Quand j’ai rencontré mon premier chasseur Hadza, assis entre deux racines immenses de baobab, la peau couverte de terre, et une coiffe animale sur la tête, son arc à ses côtés… Son peuple est là depuis des millénaires. C’est un choc émotionnel indicible. Quand la pièce sur les Massai s’achève, je pleure. Et là, sur les Hadza, à un moment aussi, les larmes me montent aux yeux. Cela m’intéresse beaucoup de savoir comment un processus de mise en scène peut m’amener à revivre certaines sensations exactes.

M.M. : Le théâtre a cette part-là de transmutation, que pour simplifier on peut dire magique. L’heure et demie que nous avons passée ensemble est comme une cérémonie animiste, rigoureuse, précise. C’est un hommage à ces gens que je ne rencontrerai jamais, car je ne veux surtout pas les déranger !

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Mars 2021

Retrouvez ici notre critique du spectacle Les Hadza, la critique des précédents volets du cycle Les âmes offensées, ainsi qu’un entretien au long cours avec Macha Makeïeff et Philippe Geslin sur notre WebRadio, en 2017.

Photo : G.C.

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