Entretien avec l'anthropologue Judith Scheele, à propos du festival de l'EHESS Allez Savoir

E pur, si muove !*

• 22 septembre 2021⇒26 septembre 2021 •
Entretien avec l'anthropologue Judith Scheele, à propos du festival de l'EHESS Allez Savoir - Zibeline

La deuxième édition du festival Allez Savoir, organisé par l’École des hautes études en sciences sociales, se tient à Marseille du 22 au 26 septembre. À la question posée par le thème de cette année, Tout migre ?, de multiples réponses ont été apportées via un programme fourni de débats, projections, ateliers, balades, spectacles, concerts et expositions, en partenariat avec les musées et bibliothèques de la ville. Rencontre avec Judith Scheele, co-présidente du comité éditorial.

Zibeline : Comment est-ce qu’on prépare un festival aussi dense qu’Allez Savoir ?

Judith Scheele : On travaille collectivement. On a la chance à l’EHESS d’être assez nombreux. Très nombreux si on compte les étudiants. Le pari, surtout cette année, a été de demander à tout le monde de participer. Le festival devait avoir lieu il y a un an, il a été reporté en raison du contexte sanitaire. Nous avons lancé l’appel à contribution auprès des collègues, des étudiants en Master, doctorants, mais aussi d’autres institutions. Des milliers de personnes. Du coup, on a reçu énormément de propositions ! Nous en avons épluché des centaines, en essayant de mettre l’accent sur les moins classiques, « universitaires ».

En effet, un des aspects notables du festival est sa programmation culturelle. Ce sont donc des propositions qui émanent des chercheurs ?

On avait demandé aux gens de faire jouer leurs réseaux. Cela reste un festival de l’EHESS, qui montre la grande variété de ses activités, mais des étudiants, par exemple, font aussi partie d’une compagnie de théâtre. Nous avons été étonnés de la richesse des réponses. Seuls certains manques ont dû être comblés, comme la musique. Ou l’angle de l’esclavage, les Amériques, les migrations forcées… Nous ne pouvions pas ne pas en parler.

C’est étonnant que ce sujet ne soit pas apparu spontanément dans les propositions !

Effectivement ! Ceci dit les universitaires ont beaucoup de choses à faire. L’appel n’est peut-être pas arrivé au meilleur moment, ou nous n’avons pas choisi les mots qui font tilt. On ne sait pas. Mais nous sommes très contents de la proposition qui a été faite à la fin (ndlr : une lecture-conférence, Paroles et récits d’esclaves. Les traites serviles entre Europe, Afrique et Amériques XVe-XXe siècles, avec António de Almeida Mendes, Catarina Madeira-Santos, Benedetta Rossi, Marie Sebillotte et Cécile Vidal).

Le festival est ouvert à tous, il questionne les frontières, or, paradoxalement cette année, il faut montrer un passe sanitaire pour y accéder. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

Nous ne demandons rien, par principe, à nos étudiants, qui ont le droit de faire des études sans être vaccinés. Nous sommes heureux que le festival puisse avoir lieu, mais le passe sanitaire ne nous plaît guère. Notamment parce que nous avons des invités, des associations, des gens qui ne sont pas forcément en règle. Cela pose de vraies difficultés pour certaines manifestations. Mais nos partenaires, musées et bibliothèques, nous accueillent et nous ne pouvons pas faire autrement. C’était soit ça, soit le tenir en ligne, et personne n’en avait envie.

Le même problème s’est posé lors du Congrès mondial sur la biodiversité où certains membres des peuples autochtones n’ont pas pu venir. Autant de paroles que l’on a moins entendues, de ce fait.

Là, c’est dû au Covid, mais c’est un problème général. Mon terrain d’études est en Afrique du Nord et de l’Ouest : combien de fois on organise des colloques où c’est le cas ! Je travaille beaucoup sur les mobilités dans une région, le Sahara, où elles sont l’état normal des choses. Pour vivre, il faut bouger. L’oasis n’existe pas si des gens ne viennent pas d’ailleurs. C’est cela qui m’intéresse : que se passe-t-il si l’on ne prend pas la mobilité comme une exception ? Si on ne voit la migration ni comme une crise, ni comme un problème ? Le point de vue moderne, celui des États-nations, des frontières, dans l’histoire de l’humanité ce n’est rien du tout. Tout migre. D’ailleurs on s’attendait à plus de propositions sur les migrations autres qu’humaines, celles des animaux, des plantes, des mots, des techniques…

Des virus ?

(Rires) Oui, mais on a pensé que plus personne ne voudrait en entendre parler ! Toutefois, à travers l’exposition sur l’arrivée de la peste à Marseille en 1720, qui est aussi une migration, nous avons voulu dire du contexte actuel « oui, c’est une crise, mais le mot est à relativiser ». Il évoque un état de santé normal qui traverse une crise temporaire, or ce n’est pas du tout ce qu’il se passe.

Ces dernières années, les sciences sociales ont été remises en question par certains politiques, les médias s’en sont fait l’écho, notamment sur “l’islamo-gauchisme”. Que répondre ?

Certains collègues pensent que l’on devrait fâcher encore plus, car si notre travail provoque des réactions cela signifie qu’on le fait bien. L’islamo-gauchisme est une telle absurdité… Il y a des mouvements islamistes certes, mais ce ne sont pas des gauchistes. D’autres estiment que participer au débat public est important, mais qu’il ne faudrait pas non plus être réduits à répondre à des gens qui posent de fausses questions. Cette année, nous avons travaillé pour la première fois avec le Rectorat. Il y a une grande demande de la part des enseignants, on espère pouvoir agrandir ce volet scolaire, et peut-être faire quelque chose sur l’année.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Septembre 2021

* Phrase attribuée à Galilée, littéralement « Et pourtant, elle bouge » https://fr.wikipedia.org/wiki/E_pur_si_muove!

Photo : Judith Scheele -c- Florent Kolandjian