Entretien avec Florent Houdmon de la Fondation Abbé Pierre sur la situation dramatique du logement à Marseille

Dix ans pour résorber la crise du logement

Entretien avec Florent Houdmon de la Fondation Abbé Pierre sur la situation dramatique du logement à Marseille - Zibeline

À Marseille, le feuilleton de l’habitat indigne sonnera-t-il la fin de règne du mépris ?

Le 9 septembre, des familles sont expulsées de leur logement au 36, rue Curiol, à Marseille. Un immeuble racheté par Marseille Habitat où un marchand de sommeil continuait pourtant à exiger des loyers. Florent Houdmon, directeur régional de la Fondation Abbé Pierre revient sur la situation dramatique du logement dans la deuxième ville de France. Entretien.

Zibeline : Comment des marchands de sommeil peuvent-ils agir en toute impunité dans un immeuble racheté par Marseille Habitat, opérateur urbain de la Ville de Marseille ?

Florent Houdmon : Pour le cas de la rue Curiol, il s’agit d’un hôtel meublé dont les murs ont été rachetés par la Ville. Mais la procédure pour rompre le bail commercial et le confier à Marseille Habitat peut prendre plusieurs années pendant lesquelles un propriétaire peu scrupuleux peut continuer à sévir. Beaucoup d’autres immeubles sont concernés. Un marchand de sommeil n’est pas seulement un propriétaire de logement indigne, c’est aussi quelqu’un qui tire profit de l’exploitation de la misère et de la vulnérabilité de personnes qui n’ont pas d’autres choix à part la rue.

L’état dégradé du logement pour les personnes les plus fragiles est-il plus inquiétant à Marseille qu’ailleurs dans le pays ?

Bien sûr. Il y a 40 000 logements indignes à Marseille et 60 000 dans la Métropole. C’est une des zones, si ce n’est la commune, la plus touchée de France. On peut retrouver une situation de la même ampleur en Seine-Saint-Denis ou dans la région lilloise mais la particularité de Marseille est le phénomène de concentration dans son hypercentre. Le taux moyen de pauvreté est de presque 15% en France quand il est de plus de 26% à Marseille. Ici, 40% des locataires vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Relève-t-il de dysfonctionnements propres à la gestion de cette ville ?

Cela fait des années que la Fondation dénonce la sous-estimation du logement indigne au niveau national. À Marseille, le problème est dix fois plus important et on en a fait dix fois moins qu’ailleurs. À l’échelle régionale, même Nice agit mieux. L’ensemble des pouvoirs publics a été défaillant et a sous-estimé ce fléau marseillais. Il y a un début de sursaut depuis le drame du 5 novembre mais cela ne se traduit pas sur le terrain au vu du retard accumulé. En 2018, dans le département des Bouches-du-Rhône, sur 58 353 demandes de logement social (hors mutation) seulement 8080 ont abouti à une attribution. 7 ménages sur 10 demandaient du logement très social. Ce qui signifie clairement que le parc n’est pas adapté au niveau de revenus de la majorité des demandeurs. Il y a un manque criant de logement très social, c’est-à-dire pour les foyers pauvres. Ce type d’habitat est concentré dans le nord de la commune mais dans des arrondissements comme le 1er ou le 3e, où ces populations sont aussi présentes, le taux est inférieur à 5%.

La loi est-elle respectée ?

On a des lois assez protectrices en France mais les droits ne sont pas respectés, faute de moyens. L’insalubrité rend malade. Et la loi dit clairement que les pouvoirs publics doivent prendre le relais des propriétaires qui ne respectent pas leurs obligations. Un marchand de sommeil relève du pénal. Un substitut du procureur a été nommé pour lutter contre ces pratiques mais manque lui aussi de moyens pour agir. Nos bénévoles voient des familles qui tombent sous l’emprise de milieux mafieux. Quant à la loi SRU qui exige 25% de logement social, 24 communes du département ne la respectent pas. Un record !

Quelles sont les propositions de la Fondation Abbé Pierre ?

Il faut d’abord donner les moyens de lutter contre l’habitat indigne avec la prise d’arrêtés de mise en péril suivie d’une attribution de logement social pour tous les délogés. Ensuite, les immeubles impossibles à rénover par les propriétaires doivent être rachetés, réhabilités et transformés en logement social par la Ville. Certes les procédures sont lourdes et complexes, mais il y a clairement eu un manque de volonté politique pour que cela aille plus vite. La production de logements nécessaires pourrait être réalisée en dix ans. Malheureusement, les annonces faîtes par Martine Vassal pour la Métropole laissent à penser que cela sera plutôt 10 000 logements réhabilités sur les 40 000 concernés à Marseille. De plus, tout n’est pas encore voté, des décisions risquent d’être reportées après les élections, comme ce fut le cas pour le programme local pour l’habitat (PLH).

À l’instar de la Fondation Abbé Pierre, des mobilisations dénoncent la situation. Récemment, un des piliers du Collectif du 5 novembre a été placé en garde à vue suite à une action citoyenne. Partagez-vous le sentiment de criminalisation de la solidarité ?

Nous sommes surpris par la longueur de la garde à vue comme par la lourdeur des accusations.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Octobre 2019

Photo : © Sébastien Godefroy