La première édition du festival Agir pour le vivant à Arles, entre bonne volonté et contradictions

Deux jours à ArlesVu par Zibeline

La première édition du festival Agir pour le vivant à Arles, entre bonne volonté et contradictions - Zibeline

Le festival Agir pour le vivant, organisé par les éditions Actes Sud, s’est déroulé fin août dans la belle ville d’Arles. Cédant à l’attraction du riche programme et d’une intéressante perspective de contradiction, Zibeline y a séjourné deux jours.

Du 24 au 30 août 2020 s’est tenue à Arles la première édition du festival Agir pour le vivant, dans une chaleur encore intense, rendue plus étouffante par le port du masque. Cela n’aura pas empêché les visiteurs de se présenter en nombre au Méjan, royaume des éditions Actes Sud qui portent la manifestation.

Haro sur le greenwashing

La plupart étaient attirés par l’impressionnante liste de penseurs de premier plan prévus au programme ; certains, plus particulièrement, curieux de savoir s’ils allaient s’exprimer sur un appel au boycott relayé par la revue Terrestres. Les intellectuels Isabelle Fremeaux et John Jordan ont écrit, depuis la ZAD de Notre-Dame des Landes où ils habitent, une lettre ouverte à Edgar Morin, Vandana Shiva, Pierre Rabhi, Isabelle Stengers, Nastassja Martin, Gilles Clément, Vinciane Despret, Dominique Bourg, Valérie Cabanes, Cyril Dion, Nancy Huston, et tous les autres (plus de 100 invités) pour les exhorter à déserter le festival. « Cet événement est soutenu par des alliés profondément problématiques pour quiconque se soucie du vivant : la plupart des « partenaires » (…) font partie de la logique délétère qui ne cesse de traiter le vivant comme n’ayant de valeur que si celle-ci peut être calculée comme une marchandise ou un service au sein du marché. » Parmi les sponsors, des multinationales privées telles que BNP Paribas, financeur majeur des énergies fossiles et de la déforestation.

Le philosophe Baptiste Morizot et l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual leur ont répondu par la négative, au nom de l’amitié, parce qu’Actes Sud est l’éditeur de nombre des personnes concernées, et qu’à leur sens le boycott est sans effectivité. Ce à quoi les deux auteurs de la lettre ouverte ont à leur tour répondu, en appelant à une réflexion ouverte pour « définir collectivement quelle culture nous voulons nourrir ». La banque, finalement, s’est retirée de l’événement, mais d’autres structures comme RTE (Réseau de transport d’électricité) demeurent. Peu de conférenciers ont finalement renoncé à venir, à l’exception notable du paysagiste Gilles Clément, par souci de cohérence.

Durant les deux jours où Zibeline a assisté au festival (les 25 et 26 août), un seul des participants a évoqué l’appel au boycott. Le paysan-herboriste Thierry Thévenin a déclaré en préambule de son intervention avoir longuement hésité avant de se décider à faire quand même le déplacement. « Je suis finalement venu car j’avais rendez-vous avec vous, pas avec BNP Paribas », a-t-il expliqué au public.

Le temps des herboristes

Il est vrai que ledit public a grandement gagné à côtoyer cet homme chaleureux, au propos clair et convainquant. « Les civilisations ont passé, et notre rapport aux plantes change, mais ne cesse pas, même aujourd’hui, alors que nous sommes en train de devenir hors-sol. » Sur le trottoir d’en face, a-t-il expliqué, pousse l’Artemisia ou Armoise annuelle, qui fait beaucoup parler d’elle depuis la crise du Coronavirus. « Elle gêne des intérêts gigantesques : big pharma veut en extraire une molécule et la breveter. Alors qu’on la trouve partout ! » Lui défend les plantes médicinales pour leur effet curatif doux, et, peut-être surtout, préventif. « Souvent on attend d’avoir tout essayé pour recourir aux plantes, quand on est bien malade. Il faudrait faire l’inverse. » Le moins que l’on puisse dire est que l’on a très peu entendu parler de prévention durant l’orgie médiatique consacrée à la Covid-19. « Il y a un verrou empêchant les plantes de prendre la place qu’elles méritent dans notre société. Celui qui fait aussi que nous portons des masques aujourd’hui : la peur. L’un des premiers leviers de pouvoir. Or les médicaments occasionnent entre 10 000 et 30 000 morts chaque année, alors que les décès relevant de l’usage de plantes avec intention thérapeutique sont extrêmement rares. »

Mais les choses bougent : l’énorme pataquès politique et sanitaire de 2020, avec le spectacle d’experts du monde médical qui se contredisent et s’écharpent au nom d’intérêts financiers, est venu renforcer l’envie de bien des gens de trouver des alternatives efficaces pour leur santé. Beaucoup se tournent avec curiosité vers les plantes, sans effet secondaire lourd. La demande de formation en herboristerie explose, alors que le métier n’est plus reconnu officiellement en France depuis 1941. « En cette rentrée, la région Rhône-Alpes crée un cursus à Nyons, un autre s’ouvre à Hyères. Sans parler des moyens de s’auto-former, qui se multiplient. Il y a énormément de très bons autodidactes. » Heureusement, parce que l’engouement pour les huiles essentielles, qui pourrait sembler aller dans le même sens, pose certains problèmes. Thierry Thévenin observe qu’il correspond bien à notre époque : « Un produit efficace, concentré… pas du tout dans l’esprit des plantes qui oeuvrent sur le temps long. Les HE sont plus difficiles à utiliser et les mésusages sont plus fréquents, alors qu’elles sont plus accessibles… et raréfient la ressource. Il y a un grand besoin d’éducation populaire. »

Échanges humains et autonomie

Le Dr Didier Sicard, ancien président du Comité consultatif national d’éthique, a déploré à Arles la montée de l’angoisse contemporaine des patients, concomitante de l’essor des examens sanguins et des scanners. « La prévention se transforme en dépistage. La technologie capture la confiance que l’on a en son propre corps. Les médecins coupent la parole aux malades, en moyenne, au bout de 18 secondes. Les morts de solitude dans les EHPAD au moment du confinement devraient nous conduire à réinterroger la prime à la biologie sur les échanges humains. »

Échanges humains, liberté de choix et autonomie sont les dénominateurs communs des discussions auxquelles nous avons assisté. Thierry Thévenin raconte que son désir d’herboriser vient d’un élan d’émancipation. « Mon arrière-grand-mère m’a transmis l’amour des plantes. Pas tellement le savoir, j’avais 10 ans quand elle est morte, mais la proximité, et le fait que je n’avais besoin de personne pour éprouver cette liberté, apprendre. » Un besoin de se réapproprier des connaissances, trop laissées à des spécialistes, alors que « la plupart de la biodiversité cultivée aujourd’hui a été élaborée par des paysans. Les semenciers continuent à puiser dans ce réservoir. Jusqu’à la guerre de 14, n’importe qui pouvait reconnaître environ 150 espèces ! » Au ministère de la Santé, il s’est entendu dire qu’il serait choquant que des agriculteurs puissent avoir une expertise dans ce domaine…

Pouvoir choisir

Les médecins homéopathes invités à la table ronde sur les médecines non conventionnelles demandent quant à eux à l’État le rétablissement du remboursement des soins homéopathiques, pour que chacun puisse choisir d’y recourir sans être pénalisé par le prix. Tous affirment avoir eu d’excellents résultats contre la Covid, comme l’explique en visioconférence depuis l’Inde le Dr Rajan Sankaran. Exerçant en milieu hospitalier, il mène une étude randomisée avec 300 patients, pour démontrer que l’homéopathie accélère le rétablissement des malades et réduit la mortalité.

Vétérinaire-homéopathe, Stéphane Méquignon constate un intérêt croissant pour sa pratique. « Les élèves vétérinaires se montrent curieux, depuis deux ou trois ans. Les éleveurs viennent nous voir car ils sont conscients de l’impact des traitements antibiotiques sur l’environnement. Ils sont soucieux de santé publique, pris à la gorge par le coût des médicaments conventionnels, et contents que l’on ait besoin d’eux. Sans l’éleveur qui les connaît, je ne peux pas soigner ses bêtes ! Il n’y a plus de rapport de hiérarchie, c’est indispensable pour moi. » D’après le jeune homme, une quinzaine de vétérinaires se forment aujourd’hui en France à la visite holistique d’élevage, pour étudier les sols, les modalités de fauche, repérer les sources de déséquilibre, et redonner de l’autonomie aux agriculteurs, aujourd’hui trop souvent simples exécutants.

Éric Zins, paysan, recourt lui aussi à l’homéopathie, dont il étudie les effets avec l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement de Dijon. Parmi les étonnants résultats qu’il décrit, l’un est particulièrement frappant au vu de l’accélération du réchauffement climatique : un doublement de la capacité de rétention d’eau des plantes. « On les informe qu’il va faire sec et chaud ».

À la question du psychiatre William Suerinck, modérateur de la conférence, qui lui demande s’il a gagné de l’argent depuis 6 ans qu’il travaille en homéopathie, Éric Zins répond, légèrement étonné et souriant : « Je n’ai pas compté. C’est juste un plaisir de travailler comme ça. C’est précieux. »

Exactement l’inverse de ce qui meut la BNP Paribas, en somme.

Une heure de bien-être ?

La veille, une table ronde intitulée Tous citoyens du vivant a particulièrement illustré cette contradiction du festival. Les intervenants –Lisa Garnier, conseillère scientifique de RTE, Alexandre Jost, fondateur de la Fabrique Spinoza, think tank « du bonheur citoyen », et le chercheur spécialiste de sciences participatives Grégoire Loïs-, évoquaient tour à tour leurs solutions pour reconnecter de manière positive les êtres humains au monde naturel. Car hélas, notre approche de l’environnement serait « essentiellement punitive »…

Étaient évoquées, par exemple, des études qui démontreraient la moindre dégradation cognitive des patients Alzheimer s’ils ont des plantes sur le rebord de leur fenêtre. Ou le témoignage d’un salarié de l’aéronautique à Toulouse, sous forte pression professionnelle, mais qui se ressource en réalisant des observations naturalistes pour les scientifiques. À l’issue de la rencontre, lors des échanges avec la salle, une femme du public s’est levée pour poser une question : « C’est bien, ces dix minutes à la fin de la journée de travail. Mais tant que l’on ne s’attaquera pas aux huit heures précédentes qui rendent dépressif, y-a-t-il un espoir pour que cela change ? Les choses deviennent urgentes ! »

Manifestement, il n’était plus temps de lui répondre, le programme du festival étant si chargé…

GAËLLE CLOAREC
Septembre 2020

À lire :

Le chemin des herbes
Du Midi à l’Atlantique. Identifier et utiliser 80 plantes sauvages médicinales, alimentaires et tinctoriales
Thierry Thévenin, Cédric Perraudeau, Jacky Jousson
Éditions Ulmer, 30€

Toutes les vidéos d’Agir pour le vivant sont accessibles en ligne sur la chaîne YouTube du festival.

Photos : G.C.

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