Comment vont les petits lieux de musique ? L'exemple de l’Akwaba, du K’fé Quoi !, ou du Portail Coucou

Des salles qui positivent

Comment vont les petits lieux de musique ? L'exemple de l’Akwaba, du K’fé Quoi !, ou du Portail Coucou - Zibeline

Dans les territoires, les « petits » lieux de musique endurent la crise avec un esprit de résistance et de solidarité salvateur. Comme l’Akwaba, le K’fé Quoi !, Portail Coucou et tant d’autres.

« On vit au jour le jour et ça devient de plus en plus pesant, admet Christelle Cucarella, assistante de production à l’Akwaba, à Châteauneuf-de-Gadagne, dans le Vaucluse. On n’est pas les plus à plaindre. Notre force est d’avoir un extérieur, ce qui nous a permis d’organiser nos rendez-vous guinguette de l’été, en jauge réduite et sur réservation ». Mais pour la saison classique, c’est une autre affaire. « Il y a pas mal d’artistes avec lesquels on est arrivé à négocier, dont quelques têtes d’affiche comme Lou Doillon. Mais on a perdu une grande partie de notre programmation car tout n’est pas toujours reportable. » À l’instar de tout le secteur, « on attend fermement des annonces ». Car pour l’Akwaba comme pour d’autres lieux, « plus d’une année de fermeture, ça commence à être difficile », indique la salariée de cette coopérative culturelle ouvert depuis novembre 2001. Après un refus de labellisation Smac, un redressement judiciaire en 2019 et une baisse progressive de ses subventions, l’Akwaba s’emploie à moins dépendre des financements publics et vise à s’autofinancer. La Covid aura « mis un gros coup de frein » à cet objectif alors que 2020 s’annonçait sous d’heureux auspices. Avec une salle de 400 places, un studio de répétition et des résidences d’artistes à gérer avec un poste et demi, Christelle reconnaît ne pas avoir vraiment le temps de s’impliquer dans la bataille pour la réouverture des lieux culturels, à part en « relayant l’info ». Pour l’instant, l’équipe n’envisage pas de proposer des sorties de résidence à un auditoire de professionnels. Du moins pas tant qu’on ne les « autorisera pas à rouvrir le bar, le nerf de la guerre pour une salle de concert ».

Des projets redéfinis

Parmi les autres activités accueillies sur site, des formations dont une pour les techniciens du son au mois de mars mais aussi des recycleries solidaires. Une diversification qui dessine le positionnement vers lequel tend la structure, celui d’un tiers-lieu. « En général, on a toujours la tête dans le guidon. Au moins, la période nous permet de nous poser sur le projet, l’organisation du lieu et les outils de communication. » Également en transition, le K’fé Quoi !, à Forcalquier (04), a entamé une restructuration en 2019. « 2020 devait être l’année test de notre nouveau format, avec moins de dates et plein de promesses », sourit Anaïs Besse, récente codirectrice et programmatrice.

En cours de conventionnement Drac en tant que scène d’intérêt national labellisée Art en territoire, la salle de musiques actuelles rayonne dans le territoire de Haute-Provence. Après une parenthèse enchantée l’été dernier grâce à son extérieur, elle a eu le temps d’accueillir quatre événements avant la fermeture d’octobre, dont deux concerts assis avec l’interdiction de danser… « On était très heureux d’accueillir le public mais navré de le faire dans ces conditions-là. » À l’annonce du deuxième confinement, le bureau opte pour une stratégie différente du premier en prenant tout de suite la décision de ne rien programmer jusqu’à la fin février et d’accueillir des résidences. Résidences qui s’enchaînent depuis, de groupes régionaux ou de compagnies locales. Les actions culturelles dans les centres sociaux et collèges se sont ajoutées à l’agenda à partir de janvier, ateliers de programmation ou de découverte des métiers du spectacle. « Avec les protocoles qui changent tout le temps, c’est un peu compliqué. » Pour l’avenir, le K’fé Quoi ! se projette avec de nouvelles formes : « des petites tournées hors-les-murs, avec des jauges de 50 personnes, dans des tout petits lieux insolites des villages du territoire, avec des artistes en solo. » Loin des 287 spectateurs debout que peut contenir la salle. Au programme, La Chica et Dom la Nena, en avril-mai « mais on est déjà en train de préparer un report ». Bénéficiaire de l’aide solidarité Covid de la part de l’État depuis mars dernier et du fonds de compensation billetterie du CNM, le K’fé Quoi ! et ses six salariés espèrent que les subventions des collectivités territoriales seront encore au rendez-vous en 2021.

Repousser le stress

« On a été soutenus avec une rapidité qui nous a surpris par toutes les institutions », témoigne de son côté William Balbi fondateur de Portail Coucou, 400 places, à Salon-de-Provence (13). Tout en craignant les exigences de « serrage de ceinture » voire de « remboursement d’une partie des subventions » par les collectivités en cas de fermeture prolongée. « Y’a rien d’officiel mais c’est dans les tuyaux. Et c’est déjà arrivé. » Le pionnier des cafés-musique, ouvert en 1986, a pour maître-mot la solidarité. « Plutôt que de se dire que les temps allaient être durs, de garder cet argent et de mettre les gens au chômage, on a investi dans la rénovation du lieu. On a écrit une liste de trois pages de travaux qu’on n’avait jamais le temps de réaliser. On est dessus toutes les semaines depuis novembre. » En sus du maintien de salaire des permanents, cette décision permet de faire travailler des intermittents comme des artisans locaux, du nettoyage à la technique, en passant par l’affichage. « Comme il n’y avait plus rien sur les panneaux, j’ai fait faire des affiches pour dire qu’on était toujours là. Le côté stressant, on le repousse avec des signaux très forts », affirme celui qui après avoir dirigé la structure en préside l’association. « L’outil n’a jamais été aussi beau. Maintenant mon rôle est de préserver la masse salariale. »

Résidences, répétitions, tournages de clip, Portail Coucou dit oui à tout. Sur les perspectives de réouverture, le « big boss » aussi gouailleur que fonceur ne se prononce plus. « À chaque fois qu’on a fait des prévisions, c’est le plus pessimiste d’entre-nous qui a eu raison. Ça fait chier ! », dit-il dans un éclat de rire, saluant « le travail de folie de Sally, la programmatrice ». Et de se féliciter de « la grande bienveillance du corps artistique. En trente-cinq ans d’existence, les relations humaines, ça joue beaucoup ».

Les doutes au sommet de l’État sur la tenue des gros festivals debout à partir de juillet ne sont pas pour le rassurer. « On nous demande de nous réinventer mais tu veux qu’on réinvente quoi ? On se bat pour le respect. On n’en est même plus à savoir si on va rouvrir en avril. La question, c’est : est-ce qu’en septembre on sera encore vivants et est-ce qu’on pourra envisager une saison 2021-2022 normale ? C’est pas les Zénith qui vont fermer mais les plus modestes… » William Balbi veut tout de même croire en sa maxime, ovationnée avant un des derniers concerts  : « On fait le dos rond mais on ne courbe pas l’échine ».

LUDOVIC TOMAS
Février 2021

akwaba.coop 04 90 22 55 54
le-kfe-quoi.com 09 50 46 58 19
portail-coucou.com 09 52 96 32 09

Photo : Avant-dernier concert au K’fé-Quoi ! avec Kanazoé Orchestra le 3 octobre 2020 (c) Syl’photo-Evenement