Une étude pilote relève des taux de contamination aux pesticides alarmants dans les lagunes de Méditerranée

Des pesticides dans nos lagunesVu par Zibeline

Une étude pilote relève des taux de contamination aux pesticides alarmants dans les lagunes de Méditerranée - Zibeline

En novembre dernier, l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse et l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer), en partenariat avec l’Université de Bordeaux, ont envoyé à la presse un rapport sur l’état des lagunes de Méditerranée1. Les scientifiques du laboratoire Environnement Ressources Languedoc Roussillon, basé à Sète, ont étudié, entre 2017 et 2019, dix de ces zones humides à la biodiversité exceptionnelle : les étangs de Canet, Bages-Sigean, l’Ayrolle, la Palme, Thau, Vic, l’Or, Berre, Biguglia, et du Méjean.

Qu’est-ce qu’une lagune ?

Ces étangs relativement peu profonds sont situés le long du littoral marin. Ils se sont formés lorsqu’à la fin de la dernière glaciation, il y a 10 000 ans, le climat s’est réchauffé. Le niveau de la mer s’est alors élevé, avec une stabilisation au niveau actuel il y a environ 6 000 ans. Les eaux saumâtres ayant envahi les parties les plus basses de la plaine littorale ont progressivement été séparées de la mer par une bande de sable, le « lido ». Alimentées par les cours d’eau douce, elles restent reliées à la mer via des chenaux appelés « graux ». D’où leur caractère unique : hybrides, les lagunes sont en permanente évolution et bouillonnent de vie. Le delta de la Camargue, royaume du vent, du sel, des flamands roses et des chevaux en liberté, est aussi celui des méconnues pelouses à saladelle, du rare lys des sables fleurissant les dunes, de la discrète tortue cistude, et offre une halte migratoire majeure pour les canards…

Impact humain délétère

Hélas, ces écosystèmes parmi les plus riches du monde sont lourdement impactés par les activités humaines. Même si, depuis une trentaine d’années, des efforts ont été consentis pour améliorer leur état écologique global. Les pouvoirs publics peinent notamment à contenir l’eutrophisation, due à un apport trop important d’azote et de phosphates, engrais ou détergents drainés depuis l’amont, entraînant la prolifération d’algues, jusqu’à l’asphyxie. Certains contaminants chimiques dits « historiques » (métaux, hydrocarbures, PCB…) diminuent, lentement. Mais le DDT, par exemple, insecticide chloré interdit en France depuis 1972, reste présent dans l’environnement sur de très longues périodes, et peut parcourir des distances considérables dans l’atmosphère. Entre autres méfaits, il perturbe la reproduction des oiseaux : les coquilles d’œufs en sont fragilisées, ce qui engendre des éclosions prématurées. Il se fixe dans les graisses des animaux aquatiques et terrestres, s’accumule le long de la chaîne alimentaire. On trouve du DDT dans les huîtres, les moules que nous consommons allègrement…

Sans compter l’effet cocktail

Tout ceci suffit largement à faire froid dans le dos. Mais les chercheurs de l’Ifremer ont soulevé un nouveau motif d’inquiétude : le cumul des pesticides. Il y a cinq ans, une biologiste du Centre de biochimie structurale de Montpellier, Vanessa Delfosse, a démontré le fameux « effet cocktail » des perturbateurs endocriniens2, mettant en évidence que certaines substances, prises isolément, peuvent être inoffensives, mais deviennent un poison une fois mélangées. L’équipe de Sète a transposé aux écosystèmes marins les connaissances acquises sur les effets toxiques de ces mélanges sur l’être humain.

« Auparavant, l’état chimique de ces lagunes était considéré comme bon puisqu’aucun des vingt-deux pesticides prioritaires suivis d’ordinaire tous les trois ans dans le cadre de la directive-cadre sur l’eau ne dépassait sa valeur-seuil », explique Karine Bonacina, directrice de la délégation territoriale de Montpellier de l’Agence de l’eau. « Cette étude modifie notre regard ; elle met en lumière l’urgence de prendre en compte les cocktails de pesticides et leurs effets sur ces milieux naturels. »

Huit lagunes sur dix contaminées

Résultat, huit lagunes de Méditerranée sur les dix suivies dans le cadre de cette étude pilote se sont avérées contaminées par les pesticides, avec un « risque préoccupant » pour la santé de ces écosystèmes et leur biodiversité. Les plus gravement atteintes sont les étangs de l’Or, Ayrolle et Méjean ; seuls les étangs de La Palme et de Biguglia ont présenté des « périodes de risque chronique peu préoccupant ».

À Berre, l’une des plus grandes étendues d’eau saumâtre d’Europe, alimentée par l’Arc, la Touloubre, la Cadière et la Durançole, reçoit aussi leur charge chimique. En particulier du métolachlor, désherbant extrêmement toxique répandu dans les champs de maïs ou tournesol en amont. Seul relevé encourageant, « une fréquence de détection de ces substances est plus faible sur l’Arc ». Il est vrai que Syngenta, société suisse spécialisée dans la chimie et l’agroalimentaire qui le commercialise, et déclarait en 2019 pas moins de 1 500 000 euros de lobbying auprès de la Commission européenne, conseille sur sa vitrine Internet, pour toutes les parcelles en bordure d’un point d’eau, « d’implanter un Dispositif Végétalisé Permanent (DVP) de 5 mètres minimum ». Avec des mesures filtrantes pareilles, on se sent tout de suite rassuré…

Quels moyens pour agir ?

« Grâce à ces nouvelles données, nous disposons d’informations concrètes pour agir en amont sur les usages des pesticides qu’ils soient d’origine agricole, urbaine ou industrielle », s’est toutefois réjouie Karine Bonacina. Mais tandis que les multinationales engrangent des profits stratosphériques, reculent l’interdiction du glyphosate, forcent la réintroduction des néonicotinoïdes, les Agences de l’eau, comme les Parcs nationaux ou l’ONF, œuvrent avec un budget insuffisant, avec, pour assumer des missions toujours plus importantes, et de plus en plus urgentes, toujours moins de personnel. Établissements publics de l’État sous tutelle du ministère de l’Environnement, elles ont pour objectif la reconquête du bon état de l’eau et des milieux aquatiques. Le 3 septembre dernier, le gouvernement a présenté France Relance, plan pour préparer et construire la France de 2030. Cent milliards d’euros. Dont 135 millions pour la restauration écologique des rivières, 60 pour la protection des aires marines, 40 pour la protection du littoral. On voit où sont les priorités.

Bien-sûr, c’est toujours cela de pris, mais tellement insuffisant par rapport aux enjeux de biodiversité et de santé !

GAËLLE CLOAREC
Janvier 2021

1 OBSLAG – Volet Pesticides. Bilan 2017-2019 du suivi des lagunes méditerranéennes. Rapport final. Munaron Dominique, Derolez Valerie, Foucault Elodie, Cimiterra Nicolas, Tapie Nathalie, Budzinski Hélène, Giraud Anaïs (2020) archimer.ifremer.fr/doc/00656/76769/

2 Lire notre compte-rendu de sa conférence du 5 avril 2018 dans le cadre des Jeudis du CNRS à Marseille.

Illustrations : Etang de Berre -c- Dominique Marçon et  figure 10, p.38 du apport final, OBSLAG Pesticides