Discours présidentiel sur la culture : les syndicats réagissent. Entretien avec Aurélie Hannedouche du Syndicat des musiques actuelles.

« Depuis le début de la crise, beaucoup d’annonces n’ont pas été suivies des faits »

Discours présidentiel sur la culture : les syndicats réagissent. Entretien avec Aurélie Hannedouche du Syndicat des musiques actuelles. - Zibeline

Emmanuel Macron ne les a pas conviés à sa visioconférence sur la culture. Zibeline invite les syndicats du secteur culturel à réagir aux annonces présidentielles. Entretien avec Aurélie Hannedouche, déléguée générale du Syndicat des musiques actuelles (SMA).

Zibeline : Le président de la république a choisi de s’adresser à une douzaine d’artistes triés sur le volet sans s’adresser aux organisations représentatives du secteur culturel comme les syndicats. Comment réagissez-vous ?

Aurélie Hannedouche : Cela ne m’étonne pas vraiment de sa part. C’est sa manière de faire, le fait du prince. Je n’ai pas envie de m’étendre là-dessus. Coté ministère en revanche, on est régulièrement consultés. On a également eu des garanties de la part de Bruno Lemaire sur le prolongement du chômage partiel jusqu’à la reprise de nos activités. C’est très rassurant car c’est le dispositif qui nous permet de ne pas disparaître.

Comment percevez-vous le fond du discours présidentiel sur la culture ?

La mobilisation du champ culturel des dernières semaines a fait que le président de la République n’a eu d’autres choix que celui de nous répondre. En ce qui concerne les annonces concrètes, il y a des choses positives. En revanche, on est sceptique sur sa vision de l’artiste « animateur ». C’est une vision réductrice. L’artiste a un rôle bien plus conséquent dans la société, qui est de nous faire questionner, de réinventer notre monde. De plus, le travail avec les écoles, les hôpitaux, les Ehpad… tout cela existe déjà. Les expressions comme « un été apprenant et culture », « une saison hors-norme », ce n’est vraiment pas ce que je retiens du discours.

Qu’apportent les mesures annoncées à vos métiers dans les musiques actuelles ?

Le report des droits des intermittents sur du long terme, jusqu’à fin août 2021, permettra à de nombreux artistes et techniciens de retomber sur leurs pieds. C’était la mesure cruciale que nous attendions. Le Centre national de la musique (CNM), nouvellement fondé en remplacement du Centre national des variétés (CNV), n’avait plus de moyens car tout son budget avait été fléché vers un fonds de secours à la mi-mars. L’attribution de 50 millions d’euros va lui permettre de fonctionner à nouveau dans ses attributions ordinaires. La troisième mesure qui nous concerne est un fonds de soutien en faveur des festivals dont nous ne connaissons pas le détail. Beaucoup avaient engagé des dépenses dont des frais irrécupérables. Ce fonds va contribuer à combler les trous dans les budgets qui n’auront pas été compensés par le maintien des subventions des collectivités territoriales. L’objectif est de tenir en 2020 pour être toujours là en 2021. La situation est très anxiogène. Les équipes commenceront à la rentrée à travailler sur les éditions de 2021 sans savoir si elles auront lieu.

Ces mesures vont-elles suffire ?

Si tout est confirmé, c’est bien parti. Mais depuis le début de la crise, beaucoup d’annonces n’ont pas été suivies des faits. Je vais donner deux exemples. Dans son allocution du 13 avril, Emmanuel Macron a dit qu’il n’y aurait pas de grands festivals au moins jusqu’à la mi-juillet. Ensuite le Premier ministre a dit qu’il n’y aurait pas d’événements de plus de 5000 personnes jusqu’à la fin août. À ce jour, aucun texte réglementaire n’est sorti à ce sujet. Il n’y a pas de décret ni d’arrêté qui interdise concrètement les festivals. Les organisateurs ont annoncé les annulations par voie de communiqué de presse. Sauf que dans les faits, ils ne peuvent pas annuler parce qu’il n’y a pas de texte. Les rares qui étaient couverts pour péril pandémique ne peuvent toujours pas faire jouer leurs assurances. Sur l’activité partielle aussi il reste des incertitudes, notamment sur la possibilité des associations et des Epic (établissements publics à caractère industriel et commercial) d’y recourir. C’est très inconfortable de ne pas savoir. Car si ces structures n’y sont pas éligibles, elles vont disparaître. Donc maintenant on veut des textes et on va vérifier comment les annonces sont mises en œuvre pour que cela corresponde bien aux problématiques.

Il n’y aura pas de fin de saison pour les salles. Selon quel calendrier est envisagée la reprise ?

Puisque les conditions sanitaires ne nous permettent pas de reprendre la diffusion –ce que nous ne contestons pas-, nous avons demandé à rouvrir les lieux progressivement. Et sur ce point, le ministre de la Culture nous a entendus. À partir du 11 mai, les équipes administratives et techniques pourront se remettre au travail. Notre souhait est de pouvoir redémarrer assez vite les activités de création, les résidences prévues, les répétitions… À la fin du mois de mai, nous nous réinterrogerons pour envisager la suite, en lien avec les maires, les préfets et les professionnels. Beaucoup de salles de concert appartenant soit à la ville soit à l’intercommunalité, il faut penser à la responsabilité pénale s’il devait y avoir un problème de contagion dans les lieux que nous représentons.

De manière générale, la reprise va être compliquée et va avoir un coût, notamment en raison des précautions sanitaires. Un guide du déconfinement pour les professionnels est en préparation au niveau de l’État.

Certains lieux ont fait appel à la solidarité financière du public. Est-ce une démarche qui devrait se développer ?

Pour les salles, cela reste marginal. En revanche, certains festivals étudient des alternatives au remboursement des billets, en proposant soit de faire don du montant du billet à l’association, soit de garder le billet jusqu’à l’année prochaine.

La musique, ce n’est pas que la scène. Avez-vous eu des réponses satisfaisantes pour l’ensemble des métiers de la filière ?

La crise est systémique. À partir du moment où les salles sont fermées, cela empêche les producteurs de spectacles de travailler, les artistes de tourner, cela diffère aussi les sorties d’album ou cela ne permet pas de les promouvoir sur scène. Donc tout est lié. On travaille à ce que le fonds de secours du CNM s’ouvre aux musiques enregistrées. On espère le voter prochainement.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Mai 2020

Photo : Aurélie Hannedouche © DR