La metteure en scène Pauline Ringeade s'inspire de la philosophie du vivant pour un spectacle jeune public

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La metteure en scène Pauline Ringeade s'inspire de la philosophie du vivant pour un spectacle jeune public - Zibeline

À la mi-mars, La Passerelle, scène nationale de Gap, recevait en résidence de création une compagnie strasbourgeoise, L’iMaGiNaRiuM. Dialogue avec Pauline Ringeade, metteure en scène marquée par la philosophie du vivant.

Zibeline : Votre projet précédent, N’avons-nous pas autant besoin d’abeilles et de tritons crêtés que de liberté et de confiance ?, portait déjà sur le vivant. D’où vous vient ce puissant intérêt ?

Pauline Ringeade : Ça m’est venu… par la situation mondiale ! Quand je travaillais sur ce spectacle et sur celui d’avant, Fkrzictions, je m’intéressais à ce que signifie habiter quelque part. On m’a offert Ici, roman graphique de Richard McGuire [Gallimard, Fauve d’Or du meilleur album de BD au Festival d’Angoulême 2016, ndlr]. L’œuvre m’a énormément touchée, par sa façon de mettre en image et en récit l’impermanence des choses. Tout passe, mais la manière dont l’humain transforme son habitat est sidérante. McGuire est américain, il raconte comment les États-Unis se sont construits sur un cimetière indien. C’était aussi au moment où l’État a voulu démanteler la Zad de Notre-Dame des Landes. Dans la presse, dans la littérature, sont sortis de nombreux textes sur la notion d’habitat. À partir de là, j’ai lu énormément d’ouvrages sur ces questions-là.

D’où la rencontre avec le philosophe Baptiste Morizot, sur les écrits duquel vous vous basez pour préparer un nouveau spectacle, Pister les créatures fabuleuses ?

Oui, de lectures en lectures, via Alessandro Pignocchi, Alain Damasio, Vinciane Despret… je suis tombée sur lui. Baptiste Morizot apporte une dimension supplémentaire : sa façon de problématiser la crise écologique et politique en expliquant qu’il s’agit d’une crise de la sensibilité, de la relation. Une fois faits les constats importants, politiques, climatiques, chiffrés… la gageure est de ne pas sombrer dans une dépression. Après avoir pris connaissance des rapports du Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ndlr], j’étais comme sidérée. Je ne savais plus comment parler à mes enfants.

Est-ce la raison qui vous a conduite à concevoir ce spectacle jeune public, une première pour votre compagnie ?

Cela a dû jouer ! Ils ont 6 et 8 ans. Je leur ai lu des extraits de Manières d’être vivant [Actes Sud, 2020, ndlr], livre de Baptiste Morizot non destiné aux enfants, mais très accessible. Ce sont des récits de pistage, des observations de loups, renards, sangliers, chevreuils… on part en forêt, en montagne à ses côtés, la pensée s’y déplie de manière très douce et enthousiasmante. Cela aborde des questions assez complexes, notre relation aux autres sphères du vivant, mais qui partent toujours d’une expérience : jamais de manière universitaire écrasante. C’est une enquête, une aventure, qui parle aux jeunes enfants.

Pister les créatures fabuleuses est une conférence jeune public prononcée par Baptiste Morizot au Nouveau Théâtre de Montreuil, en novembre 2018 [publiée chez Bayard en 2019, ndlr]. J’en ai parlé avec le réseau professionnel de la compagnie, notamment à Angèle Regnier, directrice de la scène conventionnée de Chaumont, et au CDN de Nancy-Lorraine où je suis artiste associée. Tout le monde a répondu présent ! Je n’ai jamais perçu un tel engouement pour un texte.

Vous venez de passer une semaine en résidence de création au théâtre La Passerelle, comment ramener cet air de l’extérieur, cette pensée cheminante, sur un plateau ?

Même si cette conférence n’est pas originellement destinée au théâtre, il y a une oralité inhérente à la démarche, ludique, sans verticalité. Le plan est très bien construit, nous l’avons conservé, en opérant des choix dans la multiplicité des exemples donnés. Tellement faits pour être racontés que la théâtralité affleure. N’étant pas tenus à l’exhaustivité pédagogique, nous essayons de faire un pas de côté : ce qui se transmet passe par une dimension plus poétique, moins dans les mots. Je travaille notamment la création sonore avec Géraldine Foucault. Des sons du réel collectés en extérieur sont utilisés. La comédienne Éléonore Auzou-Connes, qui joue seule au plateau une philosophe-pisteuse et porte tout le récit, bruite aussi. La notion d’invisibilité est importante. Baptiste Morizot élabore sa réflexion à partir des traces des animaux. Aussi la question de la représentation s’est posée tout de suite : qu’est-ce qu’on va montrer ? Comment révéler les conditions dans lesquelles on est quand on piste, dans le froid, la neige, ou au soleil, dans l’herbe… C’est très sensoriel. Il faut  bien-sûr sentir l’amusement, le jeu, l’emballement. Que trouver un caca de loup soit une réjouissance !

Ré-enchanter notre relation au monde, vous le croyez possible ?

Absolument. Je ne cesse de partager ces écrits avec ceux qui me sont plus ou moins proches, et cela contamine facilement le quotidien des gens. Sortir, observer les traces en famille, trouver un endroit de pratique se fait de manière très simple. On écoute différemment les oiseaux après avoir lu Vinciane Despret. Sans tomber dans une candeur qui nous ferait oublier l’aspect systémique du ravage en cours ! Ce n’est pas une formule magique. Mais cela donne envie d’éprouver cette joie avec le jeune public. Les enfants sont enthousiastes, et c’est plutôt l’éducation, la culture qui nous éloignent de cet émerveillement. Le naturel serait banal… Non ! Tout n’est pas résolu parce qu’on l’explique. Le savoir n’aplatit pas forcément le rapport aux choses. La science n’est pas là pour pétrifier.

Baptiste Morizot nous donne des outils pour imaginer un monde à venir, d’autres manières d’être, en observant comment se débrouille toujours le vivant. La biodiversité est en danger, l’humanité peut-être, le vivant, non. Il évoque l’hybridation des ours polaires avec les grizzlis, sous l’effet du réchauffement climatique. Ces animaux doivent trouver des ressources dans un monde qui change rapidement. Nous pouvons nous en inspirer.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Mars 2021

Lire ici les critiques des ouvrages de Baptiste Morizot Les diplomates (Wildproject) et Sur la piste animale (Actes Sud).

Photos : Portrait de Pauline Ringeade -c- Hervé Cherblanc et Répétition de Pister les créatures fabuleuses -c- Pauline Ringeade