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Entretien avec Eva Doumbia, en lutte contre le racisme endémique à la française

Décolonisons les scènes

Entretien avec Eva Doumbia, en lutte contre le racisme endémique à la française - Zibeline

Le 30 mars, le théâtre de la Colline, à Paris, accueillait un débat autour de «l’absence de diversité sur les plateaux de théâtre». À l’origine de cette table ronde, un programme, intitulé 1er Acte, où, sous la direction de Stanislas Nordey, se retrouvent «des jeunes ayant fait l’expérience de la discrimination». L’objectif étant de leur proposer deux types d’ateliers : une formation théâtrale ou une préparation aux concours d’entrée des écoles de théâtre. La première promotion d’une quinzaine d’élèves issue de ce programme était présente.

En désaccord avec ce projet, plusieurs artistes, représentants de la diversité, dont notamment Eva Doumbia, comédienne et metteure en scène marseillaise, ont bousculé l’organisation de la soirée afin d’y faire émerger une question de fond : selon eux, l’absence de diversité est avant tout structurelle. Les artistes en activité sont les premiers à la subir et ce type de programme prolonge et entretient cette discrimination systémique. Eva Doumbia s’en explique pour Zibeline.

Zibeline : Comment s’est préparée votre intervention au théâtre de la Colline ?

Eva Doumbia : Tout part de la polémique née en novembre à Saint-Denis, autour d’Exhibit B (ce spectacle du Sud-Africain Brett Bailey, mettant en scène les zoos humains de l’époque coloniale, a provoqué de vives tensions et même l’annulation d’une représentation dans cette commune populaire du 93, NDLR). Au-delà du débat artistique, la question du territoire était pertinente : à quoi bon venir enseigner ce qu’est le racisme à des noirs et des arabes ? Tout ceci a mis en lumière un fait : ce sont toujours des blancs qui parlent de la colonisation, de l’esclavage, et de tout ce qui en découle, l’immigration, le racisme endémique de la France. Or, quand la parole part des concernés, elle est beaucoup plus entendue, plus radicale. Mais un mouvement artistique qui naît des quartiers populaires ou d’une expression post-coloniale n’est pas valorisé, il est immédiatement étouffé et lissé. Partant de ces constats, un réseau s’est bâti avec d’autres artistes et nous avons décidé d’intervenir à la Colline.

Quel message souhaitiez-vous faire passer ?

Déjà, demander pourquoi seuls des blancs sont invités à s’exprimer sur ces problématiques. Dans les débats, on retrouve toujours ces espèces de «spécialistes de nous», qui sont dans une démarche anthropologique insupportable. Parmi les Afropéens de France, nous avons des penseurs, capables de parler de l’expérience, de l’expliciter, l’analyser. Nous avons créé récemment une structure pour pointer cette réalité, établir des statistiques, recenser par exemple tous les chercheurs non-blancs de France.

Cela peut mener à une politique de quotas. Vous y êtes favorable ?

Oui. Prenons le cas du théâtre : en métropole, il n’y a aucun directeur de Centre Dramatique National noir ou arabe. Pratiquons les statistiques ethniques, nous le demandons. C’est illégal, mais alors comment s’organise le programme 1er Acte ? Il ne recrute que sur critères ethniques et exclut les blancs. Si on est dans cette logique-là, proposons des quotas à l’entrée des écoles. Mais cela ne résoudra pas le problème plus profond de notre place sur les plateaux, qui est lié aussi à la difficulté de la France à affronter son histoire coloniale. La décolonisation du pays, y compris des blancs, est nécessaire. On est encore dans un processus colonial de rencontre avec l’autre. Il faudra du temps pour que les organisateurs du projet 1er Acte réalisent à quel point il est raciste, car ils sont persuadés du contraire. Or, s’ils sont si préoccupés par la diversité, pourquoi n’embauchent-ils pas de comédiens noirs et arabes dans leurs spectacles ?

Où en est alors la diversité culturelle de la France ?

Cela fait longtemps que grondent toutes ces questions, liées à la réappropriation culturelle, et elles englobent d’autres champs. Au lieu d’écouter ce qui émerge dans les zones populaires, les élites proposent d’aller porter la bonne parole dans les banlieues… Le Medef le fait aussi ! Dans mon domaine précis, la seule réponse des structures à l’injonction du ministère de la Culture de diversifier les scènes de théâtre français n’est pas de découvrir l’inventivité des quartiers, c’est d’aller apprendre aux jeunes comment faire du théâtre comme eux le font. La vérité est que ce sont quasiment tous des messieurs blancs de plus de cinquante ans qui sont à leur tête, et qu’ils n’ont pas envie de partager le pouvoir. Cela ne m’intéresse pas de diriger un lieu, par contre j’aimerais bien que quelqu’un comme moi le fasse, parce que quand je vais lui parler de mes projets, il ne me répondra pas «c’est communautariste». Si je lui dis que je veux monter l’adaptation de l’autobiographie de Maryse Condé, il saura qui elle est.

La question de la diversité s’articule donc aussi avec celle de la domination masculine ?

Être féministe blanche, noire ou maghrébine ce n’est pas la même chose, on ne va pas être sur les mêmes combats, même si on va se retrouver sur certaines questions. Je ne me suis inscrite dans aucun mouvement parce que c’est tellement intégré à ce que je suis que je n’ai pas besoin d’adhérer à un groupe. Le féminisme m’habite sur tous mes spectacles. J’ai plus à me battre contre le racisme systémique du pays, même si son sexisme a à y voir. Pour moi la défense des femmes est au quotidien ; tout comme l’écologie, ce n’est pas un programme politique, c’est un mode de vie.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC et JAN-CYRIL SALEMI
Avril 2015

Le jour de l’intervention à la Colline, une vingtaine d’artistes et intellectuels ont publié dans Le Monde une tribune, intitulée Il faut convoquer des assises culturelles pour encourager les diversités en France.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/03/30/il-faut-convoquer-des-assises-culturelles-pour-encourager-les-diversites-en-france_4606051_3232.html

Dans la continuité de ce débat, Eva Doumbia a également signé une tribune, parue dans Télérama.

http://www.telerama.fr/scenes/le-phrase-qu-on-enseigne-aux-comediens-les-separe-des-quartiers-populaires,125015.php

Photo : G.C.