Apprendre de l'histoire, une nécessité qui devient vitale : les enseignements du reboisement dans les Alpes

Déboiser, reboiser qu’ils disaient !Vu par Zibeline

Apprendre de l'histoire, une nécessité qui devient vitale : les enseignements du reboisement dans les Alpes - Zibeline

Une leçon d’histoire entre la Durance et l’Ubaye, dans les forêts des Hautes-Alpes.

Hervé Gasdon arrive en s’excusant d’être pressé par le temps : un glissement de terrain vient d’endommager plusieurs bâtiments de la ville d’Embrun, les agents de l’ONF sont occupés à poser  des balises GPS pour mesurer l’évolution de la situation. Mais ce n’est pas avec sa casquette de fonctionnaire qu’il est venu, ni avec celle de son syndicat, Solidaires. S’il nous emmène dans sa forêt, c’est en tant qu’auteur d’un ouvrage paru fin 2019 aux éditions Transhumances, Les sentiers de montagne des forestiers.

En remontant un sentier non loin de la station des Orres, son débit se précipite, comme celui du torrent de Vachères que nous longeons. C’est qu’il a tant à raconter ! Il travaille pour l’Office National des Forêts depuis 1977 et s’apprête, l’heureux homme, à prendre sa retraite. Après une formation à l’école forestière de Nancy et un début de carrière dans les hautes futaies de Chinon, où il a âprement milité contre le nucléaire, cet écologiste convaincu s’est installé avec sa famille dans les Alpes, où il exerce depuis les années 1980 avec enthousiasme (encore une casquette : il y préside la Société Alpine de Protection de la Nature).

Un passé minéral

En cheminant, Hervé Gasdon désigne les beaux arbres qui poussent partout : mélèzes, pins cembros, sylvestres, noirs d’Autriche… Difficile d’imaginer, comme il nous y invite, qu’après avoir été « ratiboisées depuis Jules César ! », ces mêmes montagnes étaient un désert minéral au mitan du XIXe siècle. Mais il n’est pas venu sans preuves. L’administration des Eaux et Forêts, ancêtre de l’ONF, a pris d’innombrables clichés1 dès que le développement de la technique photographique l’a permis, avec une procédure très encadrée. Le forestier s’est muni de prises de vues réalisées il y a plus de 130 ans, exactement à l’endroit où nous sommes environnés de verdure. Stupeur ! On dirait la Lune. Pas un rameau à l’horizon.

Ce féru d’histoire nous explique qu’une telle désertification était due à la conjonction de divers facteurs : un pic de population montagnarde vers 1850, vivant en autosubsistance dans une société agro-silvo-pastorale où quasiment toute l’activité humaine nécessitait du bois, afin de se chauffer, se nourrir, se déplacer ; les usages militaires, particulièrement gourmands de cette ressource ; la construction et l’essor de l’industrialisation, en bas dans les vallées ; et jusqu’aux chantiers navals de la Méditerranée, qui achetaient les plus beaux fûts alpins, assemblés en immenses radeaux de grumes (troncs non-équarris) pour descendre la Durance jusqu’au Rhône et atteindre la mer.

Une politique de reboisement

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Pourquoi, comment est-on passé de ce vide à ce plein ? Qui a replanté les arbres ? Des ingénieurs ont estimé que leurs réseaux racinaires contiendraient l’érosion et qu’ils contribueraient à calmer les cours d’eau. « La France fut le premier pays au monde à mener une telle politique de reboisement », explique Hervé Gasdon avec une pointe de fierté. Des moyens considérables ont été alloués au projet : moult pépinières produisirent des milliers de résineux et feuillus, à grand renfort de graines, boutures et marcottes, afin qu’ils prennent racine sur les hauteurs désolées et, espèces rustiques soigneusement sélectionnées, puissent y prospérer. En parallèle l’État a entrepris de construire des barrages destinés à réguler l’élan tumultueux des torrents.

Pour comprendre la raison de cette vaste entreprise, il faut avoir en tête les terribles crues survenues au XIXe coïncidant avec la fin du Petit âge glaciaire, lorsque le climat est soudain devenu très pluvieux, et connaître la capacité de l’eau à ravager un territoire. En 1998 encore, malgré les ouvrages bâtis sur le parcours du torrent de Bragousse, notre forestier a observé les conséquences d’une lave torrentielle (mélange boueux d’eau, argile, limon, sables et cailloux de toutes tailles) : un bloc de 11 mètres de haut, 26 mètres de circonférence et approximativement 500 tonnes a été transporté sur plus de 500 mètres. C’est dire la puissance de l’onde ! Or les rivières alpines se jettent en aval, notamment dans la Durance, domestiquée depuis la construction en 1961 du Barrage de Serre-Ponçon, mais dont la Marquise de Sévigné disait qu’elle avait « le Diable au corps », en son temps. « Pour protéger les intérêts économiques des basses vallées, relate Hervé Gasdon, il fallait réguler les débordements consécutifs aux violents orages en altitude. »

Oppositions locales

Cela ne s’est pas fait en un tournemain : les montagnards, qui avaient un besoin vital des ressources forestières, à la disparition desquelles ils contribuaient, ont tenté de s’opposer aux gardes. « J’ai un exemplaire du Code forestier de 1827 dans mon bureau, remarque notre guide, comme nombre de mes collègues : c’est la base de notre métier. » L’un des objectifs de la Restauration, alors que le taux de boisement atteignait son minimum historique en France (autour de 16%, d’après ses chiffres), était « d’arrêter le déboisement, notamment en restreignant les droits d’usages des paysans ». « Sous Charles X, les forêts communales autrefois gérées par les populations locales vont l’être par une organisation paramilitaire, ce qui ne s’est pas fait sans heurts. » Dans les Alpes, comme dans les Pyrénées où eût lieu l’épisode le plus connu, la Guerre des Demoiselles, les fameux « troubles forestiers » marquent l’opposition populaire face aux gardes, souvent soutenus par la troupe…

À terme, la volonté étatique a prévalu, les arbres ont grandi, faisant preuve de leur efficacité pour tempérer les crues. Fortement incités à réduire leurs troupeaux de moutons qui grignotaient les pousses, les montagnards ont élevé plus de bovins. Des fruitières se sont créées ; pour vivre, ils ont vendu d’excellents fromages, passant d’une économie de subsistance à une économie de marché, avant de miser sur le tourisme et les sports d’hiver. Dans son livre, Hervé Gasdon évoque deux courants chez les forestiers : l’un, autoritaire, dont la priorité était le développement de l’économie, même s’il devait se faire au détriment des populations ; l’autre, dit social, cherchant à concilier les impératifs de protection avec les activités locales. Ces deux approches, écrit-il, ont eu « indéniablement une influence sur la politique de protection de la nature au XXe siècle » : elles se retrouveraient dans les différents objectifs de conservation à l’origine des Parcs nationaux d’un côté, des Parcs naturels régionaux de l’autre.

Préoccupations contemporaines

Aujourd’hui on reste songeur, car nos préoccupations contemporaines -préservation de la biodiversité, capture du carbone- n’ont jamais effleuré les pouvoirs publics à l’origine de ce changement considérable, dont nous nous réjouissons en foulant les sous-bois des Alpes. La forêt n’était qu’un outil, pas encore considéré comme un écosystème. Naïvement, les randonneurs qui découvrent les couverts de montagne y voient un espace naturel, sans réaliser qu’ils sont à ce point dus à la main de l’homme. Avec le recul de sa longue carrière, notre forestier y glane de l’espoir.

Ces essences variées, ces arbres d’âges différents qui poussent sur son territoire, sagement « jardinés » par les agents de l’ONF2, devraient mieux résister au changement climatique que les monocultures de pins Douglas destinées uniquement à l’exploitation du bois. Déjà, la « zone de combat » où poussent des arbrisseaux épars, à l’avant-garde d’une forêt en reconquête naturelle, est remontée de 200 mètres en altitude : « Elle se situait à 2200 mètres il y a 60 ans, 2400 mètres actuellement ». Cela signifie qu’il y aura plus d’arbres. À quelque chose malheur est bon, dans un océan d’inquiétudes.

« Il n’y aura probablement bientôt plus de hêtres dans les Alpes du Sud, nous dit-il, le frêne aussi ou l’aulne, qui ont besoin d’eau, seront impactés. Mais d’autres espèces prendront le relais. Vouloir conserver les « paysages ouverts », une vue dégagée, est un cliché qui amène à des aberrations. Attention, je ne suis pas contre le pastoralisme, activité ancestrale ! Cependant j’estime qu’il ne faut freiner la reforestation qu’en cas de nécessité agricole. »

Encore faudrait-il que l’humanité soit capable de tirer les leçons du passé. Apprendre de l’histoire, comme il le fait, est une nécessité qui devient vitale. La forêt est revenue dans les Hautes-Alpes (42% de reboisement actuel contre 11% fin XVIIIe, d’après ses relevés) pour des raisons qui sont ce qu’elles sont. Mais c’est bien la preuve qu’un tel renversement est possible ailleurs, partout : nous devons laisser à nouveau la place aux arbres.

GAËLLE CLOAREC
Février 2020

1 Les photographies réalisées par les agents des Eaux et Forêts puis de l’ONF ont été numérisées et sont consultables sur le site des Archives départementales des Hautes-Alpes (Fonds du service de restauration des terrains de montagne, 1795-1990, qui comprend aussi de multiples cartes, plans d’ouvrages hydrauliques et de correction torrentielle, etc…).

2 Les forestiers de l’ONF sont actuellement en lutte contre les objectifs de rentabilité et la privatisation du service public qui mettent en danger leurs missions. Nous y reviendrons dans un prochain numéro.

À lire :
Les sentiers de montagne des forestiers, itinérance entre la Durance et l’Ubaye
Hervé Gasdon
Éditions Transhumances, 14 €

Pour en savoir plus sur l’interaction homme / milieu montagnard, lire Les liens entre la société, la nature et la technique durant les derniers 200 ans : analyse dans deux vallées françaises, article de Julien Gargani et Gwenael Jouannic paru en 2015 dans Vertigo, revue électronique en sciences de l’environnement : journals.openedition.org/vertigo/16810

Photographies : Torrent de Vachères -c-G.C.



8e Chronique du changement climatique. Au moment où le chaos global s’accélère -dérèglement du climat, pollution exponentielle et chute de la biodiversité- nous allons à la rencontre de personnes affectées dans leur quotidien, pour rendre compte de leur vécu. Pour témoigner, contactez la rédaction : journal.zibeline@gmail.com