Résidence en mouvement : la Compagnie Tire pas la nappe a travaillé son Odyssée au Théâtre des 13 vents

Dans le regard de Télémaque

Résidence en mouvement : la Compagnie Tire pas la nappe a travaillé son Odyssée au Théâtre des 13 vents - Zibeline

Le Théâtre des 13 vents accueillait en résidence la Cie Tire pas la nappe. Rencontre avec Marion Aubert et Marion Guerrero, l’auteure et la metteure en scène de l’Odyssée, spectacle dont la première est prévue en janvier à Annecy.

Zibeline : La pièce, adressée à un public d’enfants, est écrite du point de vue de Télémaque, le fils d’Ulysse. Comment cela déplace-t-il la version d’Homère ?

Marion Aubert : J’ai voulu raconter une histoire de famille, ramener le mythe à échelle humaine. Inventer une histoire d’homme brassée par toute la mythologie, nos héritages. Je suis partie de choses partagées par à peu près tous ceux qui sont confrontés à la parentalité. Ça raconte le manque et la séparation. J’ai aussi écrit cette pièce à l’aune de tous mes déplacements, de toutes nos odyssées intimes. C’est aussi une pièce sur le retour. Aussi loin qu’il aille et aussi longtemps qu’il s’arrête, Ulysse pense à rentrer. Je trouvais très important, pour l’enfant en construction, de dire que partir, ce n’est pas forcément abandonner. Et travailler dans le regard de Télémaque, c’était un moteur d’imaginaire très puissant, sur le fantasme autour de l’absent. Quant à Pénélope, elle ne fait pas simplement sa tapisserie. On se la représente assez peu comme ça, mais à la vérité elle est responsable du royaume, et elle est aussi rusée qu’Ulysse ! Et Athéna est adolescente, dans le souci d’humaniser cette histoire, de la rendre accessible sans qu’elle perde de son aura.

Que ressort-il de votre style dans cette vision de l’Odyssée ?

On voit beaucoup d’adaptations littérales, moi j’ai l’impression d’apporter ma pâte, avec mes rythmes de langue. Ce texte a d’abord été écrit pour un chœur d’enfants, ce n’était donc pas possible de faire de grandes logorrhées. Mais ça n’empêche pas le lyrisme. Je me suis inspirée des tessitures des ténors, des sopranos, et cela donne, en parlé, quelque chose de très urbain, de très punchy, qui vient se cogner à quelque chose de plus ample. C’est toujours présent dans mon travail, mais là c’est plus net sans doute, dans cette pièce qui reste d’ailleurs musicale.

Pour ce qui est de la mise en scène, avec les retards dus à la situation, où en êtes-vous ?

Marion Guerrero : Je travaille beaucoup en amont pour avoir des munitions, et après je confronte mon imaginaire à celui des acteurs, et de tous ceux qui travaillent sur la pièce. Là, on commence à se raconter que tel espace ça serait la chambre de Télémaque, le lit pourra être un bateau… C’est aussi beaucoup le fruit du hasard. Parfois, on sent que ça ne marche pas mais on ne sait pas exactement pourquoi, et avec des tentatives sur des petits détails de jeu, les choses s’éclairent, quelque chose apparaît. On est actuellement sur les balbutiements de tout ça. 

Cette résidence se déroule à la date qui avait été prévue avant tous les bouleversements de la crise sanitaire, mais deux autres sessions de travail ont dû être annulées ailleurs. À un niveau plus général, comment votre compagnie traverse-t-elle cette période ?

M.A. : Pour la première fois en 20 ans de compagnie, on avait décidé de faire le Festival d’Avignon, avec Tumultes… Les représentations de Collèges en tournées* ont été annulées. Heureusement, on a été payé. Ici, il y a une véritable déontologie du théâtre. Mais on est impacté, comme tout le secteur, pour les futures créations. La plupart des théâtres, ce n’est même pas la peine de leur parler de projets, ils sont dans la construction des reprogrammations. Les calendriers sont embouteillés, c’est extrêmement difficile de se projeter. On sent que tout le métier a freiné. 

M.G. : Mais peut-être aussi que le milieu, certainement pas de cette manière bien sûr, avait besoin de ce coup de frein. Dans le sens où on est toujours pressé. Cela crée une espèce de parenthèse temporelle où, quand les théâtres accueillent malgré tout les équipes, nous pouvons travailler différemment, plus librement d’une certaine manière.

Propos recueillis par ANNA ZISMAN
Décembre 2020

* Essai sur le désordre entre les générations, produit par le Théâtre des 13 vents pour une itinérance dans les collèges du territoire 

Photo : Capucine Ducastelle et Julien Bodet, photo de résidence © AZ