Les artisans de la création à l'oeuvre au Théâtre du Bois de l'Aune

Dans la cuisine des spectaclesVu par Zibeline

Les artisans de la création à l'oeuvre au Théâtre du Bois de l'Aune - Zibeline

Au théâtre du Bois de l’Aune, tous les lieux sont investis par les artisans des mystères de la création, depuis le plateau aux lieux inventés qui naissent dans la salle d’exposition…

Patrick Ranchain, directeur de cette structure atypique, rappelle à quel point il est essentiel d’accompagner et d’ouvrir ses portes en ces temps où trop d’incertitudes règnent : « Il faut que le public revienne ». D’ailleurs, foin des labels et autres dénominations, « il y a le théâtre un point c’est tout », théâtre en lieu de vie, d’accueil, agora contemporaine où l’on vient pour muser, parler, échanger des idées, un café… « Il faut remettre du vivant », et sont évoqués les projets réalisés ou en cours, temps pour les jeux de société, paniers garnis de légumes en relation avec un maraîcher du marché du Jas de Bouffan (et surtout pas chers), les zooms du vendredi (grâce aux Amis du Bois de l’Aune) dans lesquels « on trouve une forme d’humanité » au cours desquels les artistes les directeurs de théâtre, les techniciens, des spectateurs, discutent… un cadavre exquis d’images, vidéos, textes, composé avec tous les artistes invités, un mail art à partir de tous les spectacles annulés. Comme les subventionneurs et partenaires ont tous maintenu leurs soutiens, il a été possible d’accompagner huit compagnies (ce qui signifie non seulement résidences entièrement prises en charge mais aussi relations établies avec les programmateurs). Toutes les semaines le théâtre accueille des résidences, « en haut et au plateau » ; parmi les noms familiers du théâtre, on peut citer Alain Béhar, Élise Vigneron, Romain Bertet, Paul Pascot… Se défendant d’être « possesseur » du théâtre, Patrick Ranchain insiste sur la démarche des artistes : « Ce sont eux qui veulent bien être associés au théâtre » ; d’ailleurs, lorsque le Bois de l’Aune gère l’administration d’une production, ce n’est pas en son nom mais à partir des comptes de la compagnie…

Revisiter les contes

Le 27 novembre la compagnie Entre ! proposait en sortie de résidence une étape de travail pour son spectacle La Petite Sirène, réécrit et mis en scène par Anna Fagot. Seule en scène, Océane Lutz endosse tous les rôles en une superbe performance ! L’actrice embarque le public dans une respiration d’un autre monde avant d’ouvrir la page du livre. « C’est une histoire terrible écrite par un monsieur qui ferait peur à bien des filles » commence la narratrice, qui a décidé de « ne pas cautionner cette histoire » en une première distanciation avec le conte d’Andersen et d’ailleurs « n’est pas non plus d’accord avec sa morale »… Des tribulations de la Petite Sirène, restent les descriptions poétiques de son auteur, le parcours initiatique dans sa quête amoureuse et spirituelle (le second volet étant éludé totalement à la fin).Tout le récit est irrigué des commentaires off qui mettent en garde les jeunes filles contre le sacrifice par amour infligé aux seules femmes, censées souffrir pour être aimées. Le spectacle a été pensé pour des adolescents.es de 16/17 ans, explique Anna Fagot. Naît alors le cri, l’indignation devant les « vertus » qui ne sont que des soumissions… Les directeurs de salle commentent le texte, la forme, le fond, avec les deux artistes, des idées se forgent, s’affrontent, se justifient, s’affinent ; ici une remarque sur le costume (pas définitif), là à propos de l’injonction violente assénée au public qu’il faudrait peut-être rendre plus implicite… La résidence devient le creuset où les idées se fondent, évoluent, s’adaptent, se réfléchissent avec ou sans jeu de miroir, avant le passage espéré devant un vrai public.

Affiner son propos

La Conversation autour du projet d’un non-spectacle par la Cie Pop Manuscrit poursuit ses recherches, s’affine, mûrit, dessine petit à petit ses marques dans un théâtre nié de l’absurde où les poncifs sont repris avec délectation, les jargons passés au crible par Jesshuan Diné (aussi auteur du texte), Cécile Peyrot et Xavier-Adrien Laurent. L’étape de travail, vue par des professionnels du spectacle, est disséquée, analysée, reprise, les avis sont formulés, conseils de mise en scène, de rythme… le spectacle se peaufine ici grâce à la discussion bienveillante, et peut en raison des circonstances actuelles prendre son temps, afin de se débarrasser des scories et ne garder que la jubilation iconoclaste qui le rend particulièrement attachant.

D’abord du provisoire

La Cie Bon-qu’à-ça (lire aussi p34), quant à elle, vivait sa première semaine de résidence après des « mois de jeûne » autour de son nouveau projet, Les Clochards Célestes (un parfum de Kerouac mâtiné de Beckett). Le titre est provisoire sourit Paul Pascot qui présente son équipe, musiciens, dramaturge, scénographe, acteurs ; tous sont partie prenante de la pièce qui s’élabore dans le creuset d’une discussion commune. « Aujourd’hui, nous sommes les non-essentiels, et il nous a paru intéressant de travailler sur l’irrécupérable, construire deux êtres qui ne sont rien mais sont tout. Le titre vient de la réflexion de la dame qui servait les bières à l’issue d’un concert lors d’un festival, en nous voyant arriver, Benjamin (l’autre acteur) et moi. Elle s’est écriée “ vous êtes les clochards célestes ”, on l’a gardé ! Nous voulons tester le rapport musical à la scène, un univers sonore en création, nourri de littérature, Baricco, Rilke, Kafka, Saint-Exupéry… Pour le moment, nous avons réussi à déconstruire ce que nous avions construit, il nous faut donner quelque chose de juste et autre. Nous sommes au stade où les idées s’accumulent en puzzle, où les essais de scénographie abondent, où la liaison entre théâtre et chant, musique se dessine. » Il s’agit de trouver l’endroit juste…

MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2020

Photographie : Conversation autour du projet d’un non-spectacle © Cie Pop Manuscrit

Théâtre du Bois de l’Aune
1 Place Victor Schoelcher
13090 Aix-en-Provence
04 88 71 74 80
boisdelaune.fr