Concerts-tests en vue à Marseille, Paris et Saint-Jean-de-Védas

Culture sous protocoles

Concerts-tests en vue à Marseille, Paris et Saint-Jean-de-Védas - Zibeline

Le 15 février, la ministre de la culture Roselyne Bachelot autorisait l’organisation de concert-tests à Paris et Marseille. À Marseille, ce sera au Dôme avec IAM. Objectif : fournir des éléments scientifiques pour penser à une prochaine réouverture des lieux et reprise d’évènements culturels en fonction de leur nature, du site, de la jauge, etc. Mais le ministère de la Santé n’a toujours pas donné son feu vert.

 On pourrait bien sûr commencer par se demander pourquoi des tests scientifiques n’ont pas été exigés pour déterminer s’il est viable d’autoriser les citoyens à s’entasser dans des rames de métros ou de trains, ou devant les caisses de centres commerciaux. Et souligner une nouvelle fois l’absurdité de la fermeture totale des lieux culturels en France (hormis les bibliothèques) ! Faut-il redire qu’aucun foyer de contamination n’a été constaté lors des réouvertures culturelles de l’été et de l’automne 2020 ? Quoi qu’il en soit, en ce début d’année 2021, la colère des acteurs du secteur, consternés de ne pas se faire entendre par le Ministère, se fait de plus en plus pressante, et active : multiples manifestations, rave party clandestines au Jour de l’An, actions du collectif #OnOuvre, jusqu’aux récentes occupations des théâtres revendiquant prioritairement la réouverture des lieux et, pour les artistes et techniciens intermittents du spectacle, la prolongation de l’année blanche jusqu’en 2022. Des occupations appelées à s’amplifier, soutenues notamment par la CGT Spectacle. Certains cinémas se sont également joints à cette colère active, en rouvrant leurs salles pour des projections le 14 mars, à l’appel de l’ACID et du GNCR.

Et si on testait ?

Pressée par des acteurs culturels dépités par la décision gouvernementale du 15 décembre 2020 de ne pas rouvrir les lieux culturels, et suite à 3 concerts organisés le 22 août 2020 à Leibzig en Allemagne (2000 personnes en tout) sous l’impulsion de l’université de Halle, et à un concert en Espagne à Barcelone le 12 décembre dernier (500 personnes) par le festival Primavera Sound, avec des protocoles sanitaires très stricts (tests de dépistage présentés à l’entrée et masque FFP2 pendant le concert, optimisation de la ventilation et surveillance de la température ambiante, appareils retraçant les déplacements des personnes dans la salle, analyse des surfaces les plus touchées par le public) et à leurs résultats probants (à Barcelone, 8 jours après, aucune contamination relevées parmi les personnes présentes ; pour Leibzig, voir le rapport Restart19*), la ministre de la Culture a donc autorisé l’organisation de 3 concerts-tests en France, qui se dérouleront pour l’un à Paris et pour les deux autres à Marseille. D’autres villes ont présenté des dossiers, non-retenus par les autorités sanitaires, à l’exception d’un projet à Saint-Etienne. Les protocoles qui devraient être mis en œuvre à Paris et Marseille sont considérés comme complémentaires, et leur préparation est suivie de près par les scientifiques de l’ANRS/maladies infectieuses émergentes, agence créée début janvier 2021, dépendant du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche et du ministère des Solidarités et de la Santé. Un comité de pilotage d’une dizaine de personnes dont plusieurs juristes a également été constitué entre les ministères de la Culture et de la Santé pour l’aspect réglementaire, car il faudra publier, le cas échéant, un arrêté qui déroge au décret interdisant aujourd’hui les concerts.

Concerts in vitro

À Paris ce sera à L’Accor Arena (anciennement Bercy), en avril, si les conditions sanitaires parisiennes le permettent. Concert debout, sans distanciation physique (tout le monde dans la fosse, personne dans les gradins), avec 5000 personnes sur place (la jauge habituelle est de 20 000 personnes) et 2500 personnes à domicile, avec le groupe Indochine en tête d’affiche, concert qui sera suivi par les experts de l’AP-HP (Assistance Publique des Hôpitaux de Paris). À Marseille, prévu à l’origine en février, ce devrait être début avril, au Dôme (jauge habituelle 8500), avec le groupe IAM en tête d’affiche, suivi d’une autre date une semaine ou 15 jours après. 1000 personnes seront attendues à chaque fois, et l’expérimentation menée par l’Inserm (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale). Le but est d’étudier la propagation d’un virus dans un lieu clos recevant du public pendant une certaine durée. À Paris, les spectateurs seront recrutés après inscription sur un site créé pour l’occasion et tirés au sort : ils devront être testés négatifs 72 heures avant, être non-vaccinés, et ne pas faire partie des profils à risque ; des kits salivaires seront à envoyer le jour même, aucune personne contaminée ne sera admise dans l’enceinte du concert, et toutes devront télécharger l’application gouvernementale TousAntiCovid. À Marseille, c’est dans la population étudiante d’Aix-Marseille-Université, dans le cadre d’un partenariat avec l’INSERM, que vont être sélectionnés les 2 fois 1000 spectateurs des deux concerts du Dôme, étudiants qui devront être facilement joignables, traçables, sans pathologies ni comorbidités, y compris dans leur entourage proche. Ils seront testés entre 48h et 24h avant le concert, puis 7 et 14 jours après. Contrairement au concert-test de Paris, celles et ceux qui seront testés positifs au COVID avant le concert pourront tout de même y assister, le but étant de déterminer s’il y a vraiment un sur-risque d’infection lors de ce type d’évènement. Tous seront masqués, 500 seront assis avec possibilité de se lever dans une limite stricte autour de leur siège, 500 seront debout sans distanciation sociale.

Dôme Protocoles

La municipalité soutient cette démarche initiée par Do3me (Définition et organisation de passerelles à Marseille entre le monde médical et celui des évènements), collectif d’une cinquantaine de professionnels marseillais, médecins, scientifiques et du secteur de l’évènementiel (parmi lesquels Marsatac, la Safim, Marseille Jazz des cinq continents, Adam concerts, la BIAC…), en mettant le Dôme à disposition, ainsi qu’un bataillon de marins-pompiers en soutien sanitaire, au moment du concert, et pour les tests. Pour le collectif et pour Jean-Marc Coppola, délégué à la culture de la Ville de Marseille, il ne s’agit pas, autour de ces concerts, de faire apparaître Marseille une nouvelle fois « comme une ville de frondeurs qui défie les règles sanitaires. Mais de s’associer à des expérimentations scientifiques autour d’un évènement, en l’occurrence musical, en vue d’obtenir des résultats permettant d’apporter des éléments scientifiques pour affiner la mise en place de protocoles sûrs, de portée nationale, pour la réouverture de tous les lieux culturels, et au-delà ». Car ces expériences ne serviront pas qu’aux évènements musicaux. Elles ont pour ambition d’être utiles aux salles de spectacles vivants, cinémas, musées, foires, congrès, amphithéâtres d’universités, etc. Mais si le ministère de la Culture a donné son feu vert, ce n’est encore pas le cas de celui de la Santé : alors qu’un rapport est préparé en vue d’être présenté au conseil municipal du 2 avril, associant la Ville, l’Inserm et Aix-Marseille-Université, il manque pour l’instant autour de la table l’ARS (Agence Régionale de la Santé) qui n’a toujours pas (au moment où nous écrivons) le feu vert de son ministère. À l’issue de ces concerts-tests, Do3me espère organiser un grand colloque  autour des résultats obtenus à Paris, Marseille, mais aussi dans d’autres villes à l’étranger. Compte-tenu des délais (les résultats seront connus 4 semaines après les concerts), les conclusions opérationnelles qui sortiront de ces confrontations et synthèses pourront-elles être appliquées, ce qui implique de modifier les conditions déjà fixées le 18 février par Roselyne Bachelot pour les festivals musicaux de cet été (en plein air, assis, jauge maximale de 5000 personnes, sans restauration ni bars…) ? D’ores et déjà, Les Vieilles Charrues auront lieu, Solidays et Hellfest ont jeté l’éponge. Quant à Marsatac, prévu en juin au Parc Chanot, sa co-fondatrice et directrice Béatrice Desgranges veut croire à la réouverture des bars et des restaurants mi-avril, et donc à une autorisation pour les festivals. Et travaille d’arrache-pied avec ses équipes à une version assise de l’édition 2021.

Masqués, assis, pas bouger ?

Si les résultats attendus à partir de ces différentes expériences scientifiques et musicales sont confirmés, à savoir surtout, pour celles de Marseille, que l’on peut être assis, masqué, à distance réglementaire d’une personne porteuse du virus, sans être contaminé soi-même, cela risque néanmoins, pour les musiques actuelles et festivals de spectacles vivants, d’être assez peu attractif (euphémisme) pour le public : se retrouver dans des salles ou des scènes extérieures à trois-quarts ou à moitié vides, masqués dans la chaleur de l’été, à distance les uns des autres, et pour l’instant, sans bars ni restaurations possibles, bonjour l’ambiance (pensée particulière pour les DJ’s et les boîtes de nuit…) ! Sans omettre le fait que certains spectateurs, sensibles à l’ambiance anxiogène qui s’est infiltrée partout, hésiteront à se rendre de nouveau dans des lieux désignés depuis un an par les autorités gouvernementales comme dangereux. Tout comme celles et ceux qui, ayant pris le pli de la pandémie, risquent de rester captifs de leurs écrans de smartphones ou d’ordinateurs, se distrayant et se cultivant à coup de jeux vidéo, réseaux sociaux et plateformes de streaming. Du côté des organisateurs, avec ces contraintes sanitaires, la viabilité économique des projets, déjà fragile en temps normal, va être clairement impossible. À moins d’augmenter drastiquement le prix des places, ou d’un soutien financier massif des collectivités publiques, scénario assez peu probable (autre euphémisme). Pour les artistes et techniciens intermittents, la reprise de quelques festivals risque de donner au gouvernement un argument supplémentaire pour ne pas reconduire l’année blanche, actant de fait la disparition de nombre d’entre eux (Bernard Aubert, directeur de La Fiesta des Suds l’estime à 30%…). Alors, peut-on compter sur les vaccins pour dégager le virus de notre vie culturelle ? Si ce n’est pas le cas, des protocoles sanitaires vont-ils pouvoir être élaborés, viables économiquement pour les organisateurs et les artistes, sans être sinistres pour le public ? Il faudrait sans doute, pour cela, s’inspirer de ce qu’il se passe dans des lieux où il y a encore une grosse ambiance : les rames de métro, les trains, et les caisses de supermarché.

MARC VOIRY
Mars 2021

*https://restart19.de/wp-content/uploads/2020/10/20201029_Results_RESTART19_English-1.pdf



Secret Place (c) El Gab’S

Deux concerts-test avec public debout sont en cours d’organisation à la Secret Place à Saint-Jean-de-Védas, où la salle underground accueillera un protocole scientifique prévu en avril, soutenu par la Région Occitanie. Entretien avec Stéphane Ricchiero, co-gérant administrateur.

Zibeline : Comment ces deux concerts test s’inscrivent-ils par rapport à ceux organisés à Paris et à Marseille ?

Stéphane Ricchiero : Il faut d’abord bien considérer que nous ne nous positionnons pas du tout en concurrence. Ce n’est pas à celui qui organisera le meilleur concert, ou l’expérience la mieux réussie, il ne s’agit pas non plus de défendre un certain type de salle par rapport à un autre. L’idée est apparue dès le concert-test organisé à Barcelone fin 2020. À ce moment, rien encore ici en France n’était prévu, pour aucun type de salle. Et François Pinchon (directeur de la Secret Place, dit Fyfy, ndlr) et moi, on s’est tout de suite dit qu’il faudrait faire pareil ici. On s’est mis à monter le projet immédiatement.

C’est donc vous qui êtes à l’initiative de cette opération.

Oui. On est d’abord allé voir le CHU, qu’il a fallu convaincre d’être ce qu’on appelle le promoteur de ce protocole. Cela implique tout de même qu’ils sont responsables, or là, on parle d’expérience sur des humains, donc avec des implications très importantes. Ils ont accepté très rapidement ; là-dessus s’est greffé aussi le CNRS, et cela a vite pris de grosses proportions. J’ai ensuite pris contact avec le labo Sys2Diag/CNRS, qui a mis au point un test salivaire rapide à effectuer. Il se trouve que dans une autre vie j’étais un scientifique, donc j’ai appelé un ancien copain de la fac qui travaille dans ce labo ! On bosse, Fyfy et moi, depuis début janvier. C’est un travail énorme ; que nous faisons dans l’intérêt de tous, en fait. Encore une fois, j’insiste sur le fait que ce dispositif se situe dans un contexte de recherche scientifique. Il ne s’agit en fait pas du tout d’organiser des concerts, mais bien d’obtenir des données dont le gouvernement pourra se saisir pour statuer pour la suite.

Et la Région, la Métropole, la Ville de Saint-Jean-de-Védas se sont aussi greffées au projet.

Oui, là aussi les choses se sont faites rapidement. Chacun, pour des raisons globales et dans le but de retrouver au plus vite la possibilité de rouvrir les salles de concerts, et aussi, bien sûr, dans l’intérêt de pouvoir se positionner au cœur de cette recherche et apparaitre sur le plan national. Cela fait qu’avec l’appui du CHU et des autres pouvoirs publics et partenaires, la somme, qui est colossale, a pu être réunie.

Et donc ce protocole, coûteux et exceptionnel, se déroulera à la Secret Place. Une salle pas forcément la plus en vue, pour le grand public en tous cas.

Eh oui ! C’est juste que nous avons réagi très vite, et, je crois, de façon isolée. Disons que la crise sanitaire a révélé certaines choses. Les petites salles comme la Secret Place, à peine subventionnées, ont dû se bouger dès le début de la crise, sinon c’était tout simplement la mort. Et donc, Fyfy a fait ce qu’il a toujours fait depuis 25 ans que la salle existe. Tout à la démerde ! Et surtout, vivre, exister, bouger ! Dès l’été dernier, on a organisé une sorte de guinguette sur les 600m2 extérieurs de la salle. Sous les pins, on pouvait venir manger parce qu’on avait fait venir un foodtruck, et des groupes qui répètent à la Secret Place jouaient, sans que cela s’appelle concert, mais en « animation musicale », même si je n’aime pas ce terme. Chaque soir, on avait une jauge de 80 personnes, et c’était super sympa. Le midi, on faisait carrément restau d’entreprise, ça a cartonné ! On a aussi organisé un crowdfunding auprès de nos plus de 8000 adhérents, qui se sont mobilisés un maximum. Tout ça pour dire que, depuis toujours, cette salle fonctionne avec l’énergie humaine de ceux qui la tiennent à bout de bras. Et ça, au moment de la pandémie, cela a été repéré par les pouvoirs publics.

Avez-vous déjà une programmation pour les deux soirées test ?

Non, ce n’est pas bouclé. Et je dois dire que ce n’est pas la priorité ! C’est bizarre d’annoncer ça comme ça, mais il faut vraiment comprendre que le but n’est pas le concert, mais le test scientifique. Mais oui, bien sûr, nous allons programmer des groupes de la région, têtes d’affiche et émergeants, prévoir un Old star band aussi, pour des reprises.

Quelles étapes restent à passer avant la validation des deux dates prévues ?

Il nous reste encore à trouver quelques partenaires, puis, une fois que les équipes scientifiques seront totalement prêtes, le ministère de la Culture se prononcera. Et en dernier lieu, ce sera celui de la Santé, qui sera certainement très pointilleux, vu l’importance des enjeux humains. Sachant que tout est suspendu à la menace d’une nouvelle hausse des contaminations d’ici là…

Propos recueillis par ANNA ZISMAN
Mars 2021

Photo : (c) CC – martindearriba