Entretien avec Joëlle Zask, philosophe de la démocratie paysanne

Cultiver son jardin

Entretien avec Joëlle Zask, philosophe de la démocratie paysanne - Zibeline

Joëlle Zask enseigne la philosophie à l’université Aix-Marseille. Son travail est centré sur la démocratie sous toutes ses formes, mais récemment il a porté plus précisément sur les racines paysannes de l’auto-gouvernement. Entretien avec l’auteure de La démocratie aux champs.

Zibeline : Pourquoi une telle disqualification politique des paysans au fil des siècles ?

Joëlle Zask : Le paysan, depuis très longtemps, n’est pas considéré comme un animal politique, pour reprendre l’expression d’Aristote. On lui dénie la capacité de s’organiser ou d’avoir une quelconque vision du bien commun. Au fil des siècles, il est perçu comme abruti par son travail, sans cervelle ni morale, égoïste et conservateur. Sur certaines enluminures médiévales, le paysan est laid, hirsute, rustre, un va-nu-pieds à peine humain. C’est très violent. Et cette disqualification frappe quand même 80 à 90% de la population. Au moment des grandes révolutions démocratiques, dans les années 1780 et au delà, intégrer les paysans dans la citoyenneté c’était y admettre énormément de monde. Mais le pouvoir ne se partage pas facilement : on a trouvé de bonnes raisons d’installer des représentations très limitées, une participation très encadrée… ce qui est vrai jusqu’à aujourd’hui.

Or, les paysans exerçaient une forme d’auto-gouvernement fort intéressante : ils ont eu très tôt des assemblées locales, auxquelles les femmes participaient bien souvent. Leurs façons de « se gouverner soi-même sans un maître », pour reprendre Jefferson ou Tocqueville, étaient profondes, incarnées dans leurs habitudes et dans leurs vies. Je pense que le discrédit des paysans a inconsciemment visé à détruire ces formes démocratiques, qui existaient depuis le Néolithique, semble-t-il.

La démocratie représentative -ou devrait-on dire oligarchie, ploutocratie ?- est fortement remise en question ces temps-ci. Considérer la démocratie comme un jardin dont tous les éléments sont reliés, et non comme une machine rationnelle, peut-il enrichir le débat ?

Oui, absolument. L’image du jardin relie l’écologie à la politique, ce dont elle a bien besoin. Via les jardins partagés, par exemple, dont la récurrence planétaire m’a étonnée au cours de mes recherches. Il s’agit en général d’un terrain commun, subdivisé en parcelles individuelles. Cette combinaison est propice à l’essor d’usages collectifs, en créant une communauté au sens le plus littéral du terme, favorable au développement de la responsabilité, de l’initiative, de l’observation. Une forme qui peine à s’imposer ailleurs, à l’école, à l’hôpital, dans la politique gouvernementale bien-sûr. Cela tient à la difficulté de penser que la masse des gens puisse être compétente. Si l’on arrivait à revoir la dichotomie entre l’individu et la communauté, on serait peut-être plus attentif aux solutions locales, et au caractère de paradigme qu’elles peuvent apporter.

Est-ce que le fait d’être producteur et non plus seulement consommateur y participerait ?

Plutôt que de producteur, on pourrait parler d’acteur, au sens le plus fort du terme : celui qui agit, qui est à l’initiative d’une activité, avec la possibilité de la suivre de A à Z. Le Z incluant la jouissance des produits du travail. Un très grand nombre de nos institutions nous destituent de cette possibilité d’agir, de commencer quelque chose de nouveau, pour reprendre une formule d’Hannah Arendt, et de la conclure. Il suffit de penser à la division des tâches qui frappe les agriculteurs industriels : ils n’ont pas le choix de leurs semences, des outils qu’ils utilisent… à peine celui de leur rythme de travail. Ils sont dépossédés, leur activité est confisquée.

La longue résistance des paysans à l’oppresseur, souvent réprimée dans le sang, se poursuit aujourd’hui. Que peuvent-ils face aux multinationales ?

Les paysans luttent depuis longtemps contre le capitalisme industriel, défendant un droit d’accès à la terre, et leurs pratiques autonomes. L’agriculture familiale et l’agriculture urbaine représentent des centaines de millions de gens, selon un rapport de la FAO datant de 2015. Ces cultivateurs produisent 80% des ressources alimentaires planétaires, et sont protecteurs de ces ressources en termes de savoir-faire. On peut imaginer leur force s’ils se fédéraient ou simplement entraient en relation, ce qui est en train d’arriver, notamment via Internet. La mainmise sur les semences et l’accaparement des terres atteignent des proportions inouïes, mais la lutte passe aussi par la revalorisation de l’image du paysan, dont l’humiliation a désolidarisé un grand nombre de citoyens.

Propos recueillis par GAËLLE CLOAREC
Mai 2016

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À lire
Joëlle Zask
La démocratie aux champs
La Découverte, 18,50 €

Photo : -c- G.C.

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