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Face aux pesticides, l'agriculture biologique locale en plein essor

Cultiver sain

Face aux pesticides, l'agriculture biologique locale en plein essor - Zibeline

Les riches habitants des communes de Gordes et la Tour d’Aigues, ainsi que les touristes qui se pressent tout l’été dans les ruelles des villages du Luberon, seront-ils contents d’apprendre la nouvelle ? Leur lieu favori de villégiature a remporté un prix. Une première place pour le Vaucluse sur le podium des Glyph’Awards, qui récompensent ironiquement -et amèrement- les départements « les plus accros » au glyphosate, cet herbicide jugé cancérogène probable par l’OMS. 1,25 kg ont été utilisés par hectare de Surface Agricole Utile en 2017, imbibant les si jolis fruits et légumes des fertiles terres provençales.

L’association Générations Futures* a exploité la base de données des ventes des distributeurs (BNV-D) qui fournit les quantités des différents pesticides vendus sur chaque territoire, en s’intéressant au profil toxicologique des substances actives. Le résultat est effrayant. Les Plans Ecophyto qui se succèdent pour réduire l’usage des pesticides ont été inefficaces, et l’agriculture conventionnelle continue à utiliser ces produits, qui détruisent les sols, polluent les eaux, et font chuter la biodiversité (notamment les populations de pollinisateurs).

Viser la santé

Un espoir toutefois : la prise de conscience des dangers des pesticides commence à faire bouger les choses, même si la législation ne suit pas (l’interdiction du glyphosate n’a pas été inscrite dans la loi, comme Emmanuel Macron l’avait pourtant promis lors de sa campagne). Les consommateurs s’inquiètent pour leur santé, et les producteurs sont de plus en plus nombreux à faire le choix de l’agriculture biologique. C’est le cas dans le Vaucluse, où l’année 2017 a vu un bond spectaculaire des surfaces en conversion : 3049 hectares, soit une augmentation de +41% ! Sur le territoire des Hautes-Alpes, le nombre d’exploitations qui produisent en bio des plantes aromatiques et médicinales a doublé en cinq ans. Dans les Bouches-du-Rhône, 81% des communes ont au moins une ferme en bio. Si cela continue à ce rythme-là, on va peut-être bientôt pouvoir manger des cerises sans s’empoisonner, et pour les riverains des terres agricoles, cesser de respirer les toxiques pulvérisés dans les champs.

Foin de la chimie !

Cultiver sans pesticides ni engrais chimiques, c’est possible. AgribioVar, qui appartient au réseau FNAB (Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique), a entrepris de le démontrer. La structure accompagne ceux qui envisagent la conversion ou une création d’entreprise en bio, organise des formations, des visites et des démonstrations sur des exploitations résolument sans OGM et sans produits de synthèse. « La base pour produire de bonnes récoltes », explique sa présidente Blandine Arcusa, « c’est d’avoir un sol vivant ». Paysanne-boulangère, elle s’est installée avec son mari sur des terres conventionnelles, et au terme du processus de conversion, qui dure quatre ans, leurs propres céréales poussent sur 20 hectares à Tourves : cinq variétés anciennes de blé tendre, khorasan, seigle, petit épeautre… Pour éviter les mauvaises herbes, ils pratiquent une rotation longue des cultures, avec plantation de luzerne ou de sainfoin, et de pois chiches. Leurs semences sont traitées au vinaigre blanc, et ils bénéficient d’alliés : les « insectes auxiliaires » que sont les coccinelles et les guêpes Syrphes attaquent les pucerons.

Changer de méthode

Pour Isé Crebely, maraîchère également installée à Tourves, cultiver en bio demande une approche particulière. « On est dans le préventif, car il y a moins de moyens curatifs. Les techniques évoluent, il y a plein de procédés intéressants que l’on commence à découvrir. » Elle aussi utilise les insectes, efficaces, et qui coûtent moins cher que les produits phytosanitaires. Elle a également testé avec succès la diffusion d’huile essentielle d’oignon contre le ver de la mouche qui s’attaque à ses carottes. Résultat : 80% de larves en moins. L’un des avantages de cette approche est qu’elle évite la surenchère systématique des produits de synthèse. Le traitement se fait au cas par cas, en fonction des menaces, et respecte l’environnement. C’est ce qui plaît à Isé Crebely : « Le bio n’est jamais arrêté, il faut continuer à le réfléchir ». Pour s’adapter au changement climatique, elle va se mettre à l’agroforesterie, planter des arbres -fruitiers, amandiers, pistachiers, légumineuses comme les féviers ou les acacias, fixateurs d’azote- pour créer de l’ombre, garder l’humidité sur les terrains.

Vivre bien

Yves Gros, viticulteur à Hyères (Domaine des Fouques), travaille selon le cahier des charges de l’agriculture bio et de la biodynamie. Sa grande satisfaction est de vivre avec la nature, de l’observer et la connaître. « Dans l’agriculture industrielle, on ne descend plus du tracteur, ce n’est pas intéressant. » Lui comme ses consœurs estiment que le travail nécessaire sur leurs terres est à peu près équivalent à celui requis en conventionnel. Isé Crebely, sur son terrain argileux et caillouteux, fournit les grandes tables, qui apprécient le goût exceptionnel de ses légumes. « On arrive à vivre correctement et à avoir des salariés ». Elle constate que la tendance est aux petites exploitations, phénomène lié au manque de foncier agricole, mais aussi à l’envie de trouver un équilibre entre revenu adéquat et surface à taille humaine. Blandine Arcusa souligne que la demande en produits biologiques est de plus en plus forte, y compris dans la restauration collective, mais que l’on manque encore de paysans pour y répondre.

GAËLLE CLOAREC
Décembre 2018

* Sur le site generations-futures.fr/cartes/, on peut passer sa souris sur le département de son choix, voir les pesticides les plus vendus dans cette zone, son classement par rapport aux autres départements, et télécharger les données au format PDF.

Les chiffres clés de l’Observatoire Régional de l’Agriculture Biologique Paca, édition 2018 :

3 246 fermes engagées en bio
+ 366 fermes en 1 an, soit une progression de 12,6%
137 023 hectares dont 30 738 hectares en conversion
1re région bio de France, avec un taux de Surface Agricole Utile en agriculture biologique de 23,2%, contre 6,5% au niveau national.

Retrouvez toutes les données sur ce lien.

Photo : Démonstration décavaillonneuse Hubert Barret -c- AgribioVar