L'art et la gastronomie au coeur de la réinsertion des jeunes à Marseille, avec Karwan et l'Epide

Cuisine littéraire

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L'art et la gastronomie au coeur de la réinsertion des jeunes à Marseille, avec Karwan et l'Epide  - Zibeline

Quand arts et saveurs se mêlent à l’insertion, les jeunes se révèlent. Récit d’un projet peu banal dans les quartiers Nord de Marseille.

C’est une histoire de voisins qu’un pont sépare. D’un côté, l’Epide, un établissement pour l’insertion dans l’emploi. De l’autre, Karwan, structure qui développe des projets culturels territoriaux. Le premier accueille des jeunes, parfois cabossés par des parcours scolaires ou familiaux chaotiques. Le second roule sa bosse dans les arts de la rue et du cirque. Tous deux sont installés aux Aygalades, dans les quartiers Nord de Marseille, mais n’avaient a priori pas de raison de se rencontrer. « À force de passer devant, je suis entrée », raconte Anne Guiot, directrice de Karwan. « Les choses se sont faites naturellement », confirme Catherine Caoudal, son homologue à l’Epide. Sur les 180 internes, 20 répondent à l’appel à volontariat pour participer à un projet littéro-gustatif, mené par Karelle Ménine, artiste franco-suisse pluridisciplinaire qui travaille particulièrement dans l’espace public. « Le culinaire est l’espace où l’on peut parler de soi, de ses émotions et rencontrer la littérature », estime la directrice de Karwan.

Poésie gastronomique

La finalité : composer un texte poétique inspiré par la gastronomie et issu d’ateliers de dessin, d’écriture et de lecture. « J’ai joué le rôle de l’éponge, du scribe. J’étais à leur service pour mettre en mot ce qu’ils voulaient exprimer. » L’auteure interroge leur rapport à la nourriture, à la table, à la cuisine. « Quand je leur ai demandé d’imaginer la liste de courses idéale pour remplir leur frigo, ils m’ont donné beaucoup de marques. La viande, c’est essentiellement le poulet. Et on trouve aussi beaucoup d’aliments à base de blé comme le pain, la semoule et les pâtes », relève celle qui s’avoue « bluffée et émue » par l’expérience dont elle n’imaginait pas qu’elle les mènerait « si loin en si peu de temps ». Lors d’un atelier radiophonique, Ménine demande quel plat leur évoque un souvenir d’enfance. Du couscous de la grand-mère au poulpe au vin, en passant par le madaba (recette comorienne à base de feuilles de manioc) et même le lait d’ânesse, les anecdotes fleurissent.

Retranscrire des odeurs

C’est avant tout l’échange, la découverte ou le simple fait de s’exprimer qui marquent les jeunes. « Ça a fait sortir en moi un truc que je ne savais pas. Karelle est unique. Je la remercie à l’infini », affirme Amal Soihibou, 20 ans. Dylan Jauregui, 21 ans, a trouvé « confiance » en lui. « Parler à des gens, je n’avais pas l’habitude », confie Malika Aychaoui, 19 ans. Passionné par les arts visuels et le graphisme, Naël Zeh, 22 ans, a « appris à développer d’autres sens, à retranscrire des odeurs par le dessin ». L’épisode qui fait l’unanimité est la visite des commerces d’épices à Noailles. « J’ai découvert les chips aux légumes, la vanille de Madagascar et plein d’épices », s’enthousiasme Malika Moussahaziri, 18 ans, qui voudrait travailler plus tard en restauration dans la gendarmerie. « Je suis assez fière du résultat », se félicite Mégane Duret, 23 ans. « C’est une initiative très enrichissante qui a fait tomber certaines barrières », note Madame Marzini. C’est sur un grand mur blanc de la cantine qu’est immortalisée l’aventure démarrée en février : un texte aux lettres peintes à la main levée.

Principes militaires

Un détail qui donne un sens et une dimension supplémentaires. « Écrire, ça prend du temps. Et celui qui écrit écrit vraiment, comme un ouvrier de l’écriture », précise Karelle Ménine. L’œuvre a été inaugurée le 20 mars, autour de plateaux de pains perdus cuisinés par les jeunes que l’on appelle ici les volontaires. Créée en 2006 et un an plus tard à Marseille, l’Epide dépendait à l’origine de l’armée. Passée sous la tutelle du ministère du Travail, la structure a gardé quelques principes militaires comme le rassemblement devant le drapeau pour chanter La Marseillaise, tous les vendredis matin ou des règles strictes en termes de réveil, d’hygiène et de ménage. « De l’extérieur, on a l’image d’une caserne, avec une certaine discipline. Mais ce n’est pas que ça », tempère la directrice. Et Anne Guiot de commenter : « L’ordre, la rigueur, le côté militaire nous intriguaient et nous faisaient peur. Et on a trouvé l’humanité ». Toutes deux ont déjà prévu de prolonger l’histoire, à présent que les voisins ont fait connaissance.

LUDOVIC TOMAS
Mars 2019

Photo 1 : -c- Karwan
Photo 2 : -c- Karwan