Les directeur.ice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : 12 exploitants de cinéma témoignent

Clair-obscur sur les salles

Les directeur.ice.s des lieux culturels font état de la situation actuelle : 12 exploitants de cinéma témoignent - Zibeline

Après la fermeture des cinémas du 15 mars au 22 juin, un retour timide dans les salles et une bonne reprise en automne, les cinémas sont clos depuis le 30 octobre. Comment les exploitants vivent-ils cette situation inédite ?

Si tous déplorent avant tout l’absence de visibilité, entre désarroi et espoir, chacun cherche, invente, expérimente, en attendant que les salles puissent permettre de partager encore des films, des émotions. Zibeline a rencontré 12 responsables de ces structures.

Côté bonne nouvelle, tous ceux que nous avons contactés s’accordent à dire que le recours au chômage partiel, les aides de l’État, du CNC, de la Région, les ont sauvés. Si certains s’interrogent sur les décisions que prendront les collectivités locales pour l’année à venir, si des entreprises comme Le Prado avec son loyer annuel de 230 000 euros ou Les Cinémas aixois surveillent de près leur bilan, il n’y a, pour le moment, aucune faillite en vue, à condition que cela ne dure pas trop longtemps ! Les cinémas indépendants, rappelle Eva Brucato, qui ont des charges très importantes et sont tenus à produire des bénéfices, ne peuvent attendre encore des mois, tandis qu’il est plus simple -ce qui ne veut pas dire que ça l’est- de maintenir une trésorerie à flots pour des associatifs à but non lucratif. Parmi les salariés en chômage partiel, certains ont travaillé quelques heures par semaine pour traiter les affaires courantes et assurer la maintenance des installations : cela crée des scènes surréalistes, où des projectionnistes activent les lumières et le son dans des salles vides.

Garder le lien

Les réseaux sociaux et les visioconférences ont joué pleinement leur rôle de lien entre les membres des équipes et avec le public. Que ce soit par des clins d’œil complices aux spectateurs, en postant, comme le Prado, les photos de travaux d’entretien des locaux, des animations et des jeux, ou, aux Variétés, en diffusant les portraits de personnalités qui ont fait événement ces 20 dernières années. Newsletters, annonces des tournages et des rendez-vous virtuels, mise en place d’une vente de carnets de tickets en cadeaux de Noël au Royal de Toulon et aux Variétés à Marseille. Ouverture de l’Alhambra pendant quelques heures pour la vente d’affiches à l’occasion des 30 ans de la réouverture du Cinéma de St Henri. Bref : exister, faire savoir qu’on existe. Même si, comme le souligne Henri Denicourt, « Il n’est pas aisé de mobiliser les gens quand il ne se passe rien ». Et de fait, essoufflement il y eut : à Cucuron, pour le premier confinement, Le Cigalon avait imaginé un ciné-club en ligne mais le Net a proposé tant de festivals gratuits que cette initiative a été abandonnée.

Toutes les structures n’ont pas vécu l’interruption de l’exploitation de la même façon. Les structures subventionnées, chargées de missions pédagogiques et sociales, ont poursuivi le travail avec des ateliers dans les établissements scolaires et en ont développé d’autres : « Lumière sur les segpas » pour l’Alhambra, le club de programmation du mercredi au Gyptis, des stages d’éducation à l’image pour enfants et adolescents à Cucuron, ou dans le cadre de Passeurs d’images à l’Institut de l’image. Cannes cinéma a continué à préparer des événements, a mis en place des master class avec des professionnels en ligne et développé sa chaine YouTube pour garder le lien, sans oublier la préparation de Cannes Cinéphiles pour le Festival de Cannes.

Cap sur la suite…

Christian Flayol a ainsi contacté les maires de 9 communes pour mettre en place un circuit itinérant de séances en plein air cet été et Clémence Renoux travaille pour préparer les siennes. À Port de Bouc, Henri Denicourt suit de près les travaux du nouveau cinéma de centre-ville à Martigues tandis qu’à Port-de-Bouc, Emmanuel Vigne prépare la venue des ateliers Varan avec Image de ville.

Ce que vivent les exploitants est inédit. Les inquiétudes sont nombreuses et de natures différentes suivant le statut de chaque cinéma. En ce qui concerne les chiffres du public, Emmanuel Vigne rappelle qu’après le premier déconfinement, selon un sondage de la Fédération, 70% des spectateurs affirmaient vouloir revenir au cinéma de façon régulière. Ça ne s’est pas produit. La faute aux beaux jours peu favorables aux salles obscures ? Le signe que le public s’était déshabitué de la sortie-ciné ? Dans certaines communes, la frilosité d’un public vieillissant face aux menaces virales ? Le sursaut du mois d’octobre, trop vite brisé, alimente toutefois les optimismes : le public est las des petits écrans at home et la salle, « capitalisant sur sa frustration » comme le dit joliment Sabine Putorti, n’en sera que plus désirable. Les gens se rendent compte que la vie sans cinéma, sans lieu de culture, d’échanges, c’est bien triste. Ils le disent, l’écrivent. Les exploitants veulent les croire. Et nous avec eux ! Mais là encore, il faut nuancer la réflexion. Le public des villes petites et moyennes n’est pas celui des grandes villes, ni des zones rurales. L’usage des lieux et les dynamiques ne sont pas les mêmes.

Il va falloir aussi compter avec des embouteillages sur les écrans. Quelque 300 films au moins attendent une sortie. Franck Roulet s’inquiète du sort des petits distributeurs. Pourront-ils attendre encore longtemps ? Et, les mesures sanitaires limitant les jauges, les films seront-ils rentables ? Christian Flayol et Frédéric Perrin craignent que beaucoup ne sortent directement sur les plateformes qui ont prospéré sur la vague Covid. Soul, le dernier Pixar, ne sera pas diffusé en salles mais sur Disney+. Warner proposera ses grosses productions simultanément en salles et en ligne. Sans doute faudra-il une régulation pour que le système français d’aide au cinéma soit préservé. Imaginer peut-être, comme l’a fait Shellac avec son Club, des modèles vertueux où le lien avec la salle est maintenu. Ne pas opposer la toile aux toiles.

…Avec du recul

La course « mortifère », selon Emmanuel Vigne, aux avant-premières, aux venues des cinéastes, va-t-elle reprendre, bousculant des solidarités fragiles ? Comment faire exister les films, s’ils restent si peu de temps à l’affiche ? Il va falloir retravailler les sorties, organiser des événements, dit Marie Barba. Il y a une volonté de se coordonner, constate Juliette Grimont. Ainsi est née l’idée d’assises organisées par le BLOC (Bureau de liaison des cinémas) pour une reprise concertée.

Les responsables des salles sont des ciné-fils et ciné-filles, acquis au dispositif du septième art : une expérience collective qui rassemble dans le noir des spectateurs dont les regards convergent vers un grand écran. Mais la concurrence des plateformes est forte. Et « on a vécu une révolution » dit William Benedetto. Cette crise a permis de prendre du recul, de réfléchir, de retrouver du sens à son travail. Elle a mis la salle au cœur des réflexions de chacun. Demain, encore masqués sans doute, mais présents, il s’agira de faire mieux ou autrement. Pour certains, poursuivre les missions d’éducation, développer les événements. Pour d’autres, tel Henri Denicourt, se recentrer sur la mission essentielle : montrer un film sans se disperser dans des événements annexes. Pour Emmanuel Vigne, modifier la temporalité de la programmation. Pouvoir montrer un film pendant trois mois, si on y croit, à raison d’une à deux séances par semaine, organiser des week-ends sur des thèmes particuliers, jouer sur la transversalité des arts, ne plus être dans l’événementiel mais créer l’événement.

Du pain sur la toile…

ELISE PADOVANI et ANNIE GAVA
Février 2021

Marie Barba, Marseille. Variétés/7 salles, 555 places et César/3 salles, 460 places. 12 salariés. Cinémas indépendants.
lesvarietes-marseille.com

William Benedetto, Marseille. L’Alhambra. Mono écran, 232 places avec espace accueil et atelier. 11 salariés. Pôle régional d’éducation aux images. Associatif financé par la ville
alhambracine.com

Eva Brucato, Toulon. Le Royal. 3 salles dont une de 268 places. 6 salariés. Cinéma associatif
cineroyaltoulon.com

Henri Denicourt, Martigues. Le Renoir. Mono écran, 200 places. 6 salariés. Associatif financé par la ville
cinemartigues.com

Aurélie Ferrier, Cannes Cinéma. 3 salles : La Licorne, Le Miramar, Alexandre 3. 6 salariés. Pôle régional d’éducation aux images. Associatif
cannes.com

Christian Flayol, Montauroux. Cinéma de la Maison pour tous. Mono écran, 280 places. 4 salariés + bénévoles. Associatif
mpt-montauroux.com

Juliette Grimont, Marseille. Le Gyptis. Mono écran, 170 places. 6 salariés. La Baleine, Mono écran, 88 places. 12 emplois (y compris dans le secteur restauration)
lafriche.org

Frédéric Perrin, Marseille. Le Prado, 11 salles, 1300 places.15 salariés. Indépendant
cinema-leprado.fr

Sabine Putorti, Aix-en-Provence. Institut de l’Image. Mono écran, 156 places. Pôle régional d’éducation aux images. 7 salariés. Associatif
institut-image.org

Clémence Renoux, Cucuron. Le Cigalon. Mono écran, 93 places et circuit itinérant. 14 communes. 4 salariés et un service civique. Associatif
cinemalecigalon.fr

Franck Roulet, Aix-en-Provence. Les cinémas aixois. Le Mazarin, 3 salles, 393 places, 7 salariés. Le Renoir, 3 salles, 431 places, 8 salariés. Société anonyme
lescinemasaixois.com

Emmanuel Vigne, Port-de-Bouc, Le Méliès. Mono écran, 160 places + cour extérieure pour plein air. 6 salariés. Associatif avec subvention municipale
portdebouc.fr